La
raison contemplative
La
méthode spéculative
Genèse
du mythe
Les
différents cycles
Les
principes de la causalité
Empirisme
et induction
Corruption
et corps subtils
Genèse
Spéculum
La
déduction métaphysique
La
contemplation mystique
L’unité
de l’existence
Parvenue à l’absorption pure, au complet anéantissement de la conscience de soi, à l’union véritable, il vit intuitivement que la sphère suprême, au delà de laquelle il n’y a point de corps, possède une essence exempte de matière, qui n’est pas l’essence de l’Unique, du Véritable, qui n’est pas non plus la sphère elle-même, ni quelque chose de différent de l’un et de l’autre, mais qui est comme l’image du soleil reflétée dans un miroir poli: cette image n’est pas le soleil, ni le miroir, ni quelque chose de différent de l’un et de l’autre. Il vit que l’essence de cette sphère, essence séparée, a une perfection, une splendeur, une beauté trop grandes pour que la langue puisse les exprimer, trop subtiles pour revêtir la forme de lettres ou de sons. Il vit que cette essence atteint au plus haut degré de la félicité, de la joie, du contentement et de l’allégresse, par l’intuition de l’Essence du Véritable, du Glorieux.
Il vit aussi que la sphère suivante, la sphère des étoiles fixes, possède une essence exempte de matière également, et qui n’est pas l’essence de l’Unique, du Véritable, ni l’essence séparée qui appartient à la sphère suprême, ni la seconde sphère elle-même, ni quelque chose de différent des trois, mais qui est comme l’image reflétée par un autre miroir tourné vers le soleil. Et il vit que cette essence possède aussi une splendeur, une beauté et une félicité semblables à celles de la sphère suprême. Il vit de même que la sphère suivante, la sphère de Saturne, a une essence séparée de la matière, qui n’est aucune des essences qu’il avait déjà perçues, ni quelque chose d’autre, mais qui est comme l’image du soleil reflétée dans un miroir qui réfléchit l’image reflétée par un second miroir qui réfléchit l’image reflétée par un troisième miroir tourné vers le soleil. Il vit que cette essence possède aussi une splendeur et une félicité semblables à celles des précédentes.
Il vit successivement que chaque sphère possède une essence séparée, exempte de matière, qui n’est aucune des essences précédentes, ni cependant quelque chose d’autre, mais qui est comme l’image du soleil réfléchie de miroir en miroir suivant les degrés échelonnés de la hiérarchie des sphère, et que chacune de ces essences en fait de beauté, de splendeur, de félicité et d’allégresse « ce qu’aucun oeil n’a vu, qu’aucune oreille n’a entendu, qui ne s’est jamais présenté au coeur d’un mortel ».
Enfin, il arriva au monde de la génération et de la corruption, constitué par tout ce qui remplit la sphère de la lune. Il vit que ce monde possède une essence exempte de matière, qui n’est aucune des essences qu’il avait déjà perçues, ni quelque chose d’autre; et que cette essence possède soixante-dix-mille visages, dont chacun à soixante-dix mille bouches, munies chacune de soixante-dix mille langues avec lesquelles chaque bouche loue l’essence de l’un, du Véritable, la bénit et la glorifie sans relâche. Il vit que cette essence, dans laquelle semble apparaître une multiplicité sans qu’elle soit multiple, possède une perfection et une félicité semblables à celles qu’il avait reconnues dans les essences précédentes: cette essence est comme l’image du soleil qui se reflète dans une eau tremblotante en reproduisant l’image renvoyée par le miroir qui reçoit le dernier, d’après l’ordre déjà indiqué, la réflexion venant du miroir qui fait face au soleil même.
Puis, il vit qu’il possédait lui-même une essence séparée; et cette essence, s’il se pouvait que l’essence aux soixante-dix-mille visages fût divisée en parties, nous pourrions dire qu’elle en est une partie; et n’était que cette essence a été produite après qu’elle n’existait point, nous pourrions dire qu’elle se confond avec celle du monde de la génération et de la corruption; enfin, si elle n’était devenue propre à son corps à lui dès le moment où il a été produit, nous pourrions dire qu’elle n’a pas été produite.
Il vit, au même rang, des essences semblables à la sienne, ayant appartenu à des corps qui avaient existé puis disparu, et des essences appartenant à des corps qui existaient dans le monde en même temps que lui; il vit que la multiplicité de ces essences dépasse toute limite s’il est permis de leur appliquer le vocable de pluralité, ou que toutes ne font qu’un s’il est permis de leur appliquer le vocable d’unité. Et il vit que sa propre essence et ces essences qui sont au même rang que lui ont, en fait de beauté, de splendeur, de félicité infinies, « ce qu’aucun oeil n’a vu, qu’aucune oreille n’a entendu, qui ne s’est jamais présenté au coeur d’un mortel », que ne peuvent décrire ceux qui savent décrire, que seuls peuvent comprendre ceux qui sont parvenus à l’union extatique. Il vit un grand nombre d’essences séparées de la matière, comparables à des miroirs rouillés, couverts de saleté, qui, avec cela, tournent le dos aux miroirs polis où se reflète l’image du soleil, et détournent d’eux leurs faces. Il vit en ces essences une hideur et une défectivité dont il ne s’était jamais fait une idée. Il les vit plongées dans des douleurs sans fin, des gémissements incessant, enveloppées dans un tourbillon de tourments, brûlées par le feu du voile de la séparation, partagées entre la répulsion et l’attraction comme par des mouvements alternatifs de scie.
Outre ces essences en proie aux tourments, il vit d’autres essences apparaître puis s’évanouir, se former puis se dissoudre. Il s’y arrêta longuement, les considérant avec soin, et il vit une immense terreur, de vastes choses, une multitude agitée, une sagesse ordonnatrice efficace, parachèvement et insufflation, production et destruction.
Mais il ne fut pas longtemps sans reprendre ses sens; il se réveilla de cet état qui était semblable à la pâmoison, son pied glissa de cette station, le monde sensible lui apparut et le monde divin disparut; car ils ne peuvent être réunis dans un même état d’âme. Le monde d’ici-bas et l’autre monde sont comme deux co-épouses: tu ne peux satisfaire l’une sans irriter l’autre.
Peut-être dirais-tu « Il résulte de ce que tu as rapporté de cette intuition que les essences séparée, si elles appartiennent à un corps éternel et incorruptible, comme les sphères, sont elles-mêmes éternelles; et si elles appartiennent à un corps qui tend vers la corruption, comme c’est le cas chez l’animal raisonnable, elles se corrompent elles aussi, disparaissent et sont anéanties, conformément à ta comparaison des miroirs à réflexions successives: car l’image ne subsiste qu’autant que subsiste le miroir, et quand le miroir se corrompt, l’image elle-même se corrompt infailliblement et s’évanouit aussi ». Je te répondrai « Combien vite tu as oublié notre pacte et tu as violé nos conventions! Ne t’ai-je pas averti précédemment qu’ici le champs de l’expression est étroit, et que les mots, de quelque façon qu’on les emploie, prêtent à imaginer les choses fausses? Si tu as été conduit à imaginer pareille chose, c’est parce que tu as admis que l’objet auquel on compare et celui qu’on lui compare sont sur le même pied à tous égards. C’est ce qu’il ne faut jamais faire dans les propos ordinaires. Et combien moins ici! Car le soleil, et sa lumière, et son image, et sa figure, et les miroirs et les images qui viennent s’y refléter, sont autant de choses inséparables des corps, qui ne subsistent que par eux et en eux, qui par conséquent ont besoin d’eux pour exister et disparaissent avec eux.Tandis que toutes les essences divines et les âmes souveraines sont libres de tout corps et de ce qui dépend des corps; elles en sont aussi exemptes que possible, sans lien avec eux, sans dépendance par rapport à eux. Que les corps disparaissent ou subsistent, qu’ils existent ou n’existent pas, cela leur est indifférent. Elles n’ont de lien et de dépendance que par rapport à l’essence de l’Un, du Véritable , de l’Etre nécessaire, qui est la première d’entre elles, leur principe et leur cause, qui les fait exister, leur donne la durée, leur communique la permanence et la perpétuité. Elles n’ont pas besoin des corps: ce sont les corps qui ont besoin d’elles. S’il se pouvait qu’elles n’existassent point, les corps n’existeraient point, car elles en sont les principes; de même que, s’il se pouvait qui n’existât point l’essence du Véritable(qui, par sa Majesté, sa Sainteté, est bien au-dessus d’une telle supposition!), aucune de ces essences n’existerait, les corps n’existeraient point, le monde sensible tout entier n’existerait point, et il ne subsisterait aucun être, car tout est en connexion; et bien que le monde sensible vienne à la suite du monde divin, semblable à son ombre, tandis que le monde divin peut se passer de lui et lui et lui est étranger, néanmoins on ne peut en supposer la non-existence: car il est une suite du monde divin, et sa corruption implique le changement, mais ne comporte pas la non-existence totale.
C’est là ce qu’exprime le livre Saint à l’endroit où il dit que « les montagnes seront enlevées, devenues semblables à des flocons de laine, et les hommes à des papillons », que « le soleil et la lune seront enroulés dans les ténèbres et que les mers se répandront, au jour où la terre sera changée en autre chose que la terre et de même les cieux ».
Voilà toutes les indications que je puis te donner présentement
sur ce que vit Hayy Ibn Yaqdhân dans cette station sublime. Ne demande
pas d’en apprendre davantage par des paroles, car c’est à
peu près impossible.