La retraite mystique

Plein de compassion pour les hommes, et ardemment désireux de leur apporter le salut, il conçut le dessin d’aller à eux, de leur exposer la vérité d’une manière claire et évidente. Il s’en ouvrit à son compagnon Açâl, et lui demanda s’il y avait pour lui un moyen de parvenir jusqu’à eux. Açâl le renseigna sur l’infirmité de leur naturel, sur leur éloignement des ordres de Dieu. Mais il ne pouvait comprendre pareille chose, et il demeurait, en son âme, attaché à son espoir. Açâl de son côté souhaitait que, par l’entremise de Hayy Ibn Yaqdhân, Dieu dirigeât quelques hommes de sa connaissance, disposés à se laisser guider et plus proches du salut que les autres. Il favorisa donc son dessein. Ils jugèrent qu’ils devaient rester sur le rivage de la mer, sans s’en écarter ni nuit ni jour, dans l’espoir que Dieu leur fournirait peut-être l’occasion de la franchir. Ils y demeurèrent donc assidûment, suppliant dans leurs prières Dieu, Puissant et Grand, de conduire à bonne fin leur entreprise.

Or, il arriva par la volonté de Dieu, Puissant et Grand, qu’un navire, sur la mer, ayant perdu sa route, fut poussé par les vents et les flots tumultueux jusqu’au rivage de cette île. En approchant de la terre, ceux qui le montaient virent les deux hommes sur le bord et se rapprochèrent d’eux, Açâl, leur adressant la parole, les pria de les prendre avec eux l’un et l’autre. Ils accédèrent à leur demande et les firent entrer dans le navire. Dieu leur envoya un vent maniable, qui porta le navire en très peu de temps vers l’île où ils désiraient aller. Ils y débarquèrent tous les deux et entrèrent dans la ville. Les amis d’Açâl vinrent le trouver, et il les renseigna sur Hayy Ibn Yaqdhân. Ils l’entourèrent en foule, admirant son cas; et ils le fréquentaient, pleins d’estime pour lui et de vénération. Açâl lui apprit que cette réunion d’hommes l’emportait sur tous les autres au point de vue de l’intelligence et de la pénétration, et que s’il ne réussissait pas à les instruire il réussirait moins encore à instruire la masse. Le chef et prince de cette île était Salâmân, cet ami d’Açâl qui jugeait bon de s’attacher à la société des hommes et qui considérait la retraite comme interdite.

Hayy Ibn Yaqdhân entreprit donc de les instruire et de leur révéler les secrets de la sagesse. Mais à peine s’était-il élevé quelque peu au-dessus du sens exotérique pour aborder certaines vérités contraires à leurs préjugés, ils commencèrent à se retirer de lui: leurs âmes répugnaient aux doctrines qu’il apportait, et ils s’irritaient en leur coeur contre lui, bien qu’ils lui fissent bon visage par courtoisies vis-à-vis d’un étranger et par égard pour leur ami Açâl. Hayy Ibn Yaqdhân ne cessa d’en bien user avec eux nuit et jour et de leur découvrir la vérité dans l’intimité et en public. Il n’aboutissait qu’à les rebuter et à les effaroucher davantage.

Pourtant, ils étaient amis du bien et désireux du vrai; mais par suite de leur infirmité naturelle, ils ne poursuivaient pas le vrai par la voie requise, ne le prenaient pas du côté qu’il fallait, et au lieu de s’adresser à la bonne porte, ils cherchaient à le connaître par la voie des autorités. Il désespéra de les corriger et perdit tout espoir de les convaincre. Alors, examinant successivement les différentes sortes d’hommes, il vit que « ceux de chaque catégorie, contents de ce qu’ils ont, prennent pour dieu leurs passions », pour objet de leur culte leurs désirs, se tuent à recueillir les brindilles de ce monde, « absorbés par le soin d’amasser, jusqu’à ce qu’ils visitent la tombe »; les avertissements sont sans effet sur eux, les bonnes paroles sans action, la discussion ne produit en eux que l’obstination; quant à la sagesse, nulle voie vers elle ne leur est ouverte et ils n’y ont aucune part. Ils sont plongés dans l’aveuglement, « et les biens qu’ils poursuivaient ont, comme une rouille, envahi leurs coeurs ». « Dieu a scellé leurs coeurs et leurs oreilles, et sur leurs yeux s’étend un voile. Un grand châtiment les attend ».

Lorsqu’il vit que le tourbillon du châtiment les enveloppait, que les ténèbres de la séparation les couvraient, que tous, à peu d’exceptions près, ne saisissaient de leur religion que ce qui regarde ce monde; « qu’ils en rejetaient les pratiques derrière eux, si légères et si faciles fussent-elles, et les vendaient à bas prix » ; « ceux que le commerce et les transactions les empêchaient de se souvenir du Dieu Très-Haut; qu’ils ne craignaient point un jour où seront retournés les coeurs et les yeux », il comprit, avec une certitude absolue, que les entretenir de la vérité pure était chose vaine; qu’arriver à leur imposer dans leur conduite un niveau plus relevé était chose irréalisable; que, pour la généralité des gens, le profit qu’ils pouvaient tirer de la Loi religieuse concernait leur existence présenté, et consistait à pouvoir jouir de la vie sans être lésés par autrui dans la possession des choses qu’ils considéraient comme leur appartenant en propre; et qu’ils n’obtiendraient point la félicité future, à part de rares exceptions, à savoir « ceux qui veulent acquérir la vie future, qui font des efforts pour l’obtenir, et qui sont croyants ». « Mais quiconque est impie et choisit la vie de ce monde aura l’enfer pour demeure ». Quoi de plus pénible, quoi de plus profondément misérable que la condition d’un homme parmi les oeuvres duquel, si on les passe en revue depuis l’instant où il s’éveille jusqu’au moment où il se rendort, on n’en trouve pas une seule qui n’ait pour fin quelqu’une de ces choses sensibles et viles: accumulation de richesses, recherche d’un plaisir, satisfaction d’une passion, assouvissement d’une colère, acquisition d’un rang qui lui offre la sécurité, accomplissement d’un acte religieux dont il tire vanité ou qui protège sa tête? « Ce ne sont là que ténèbres sur ténèbres au-dessus d’une mer profonde ». « Et il n’est aucune de vous qui n’y entre: c’est, de la part de ton Seigneur, un arrêt prononcé ».

Lorsqu’il eut compris les diverses conditions des gens, et que la plupart d’entre eux sont au rang des animaux dépourvus de raison, il reconnut que toute sagesse, toute direction, toute assistance, résident dans les paroles des Envoyés, dans les enseignements apportés par la Loi Religieuse, que rien d’autre n’est possible, qu’on n’y peut rien ajouter; qu’il y a des hommes pour chaque fonction, que chacun est plus apte à ce en vue de quoi il a été créé. « Telle a été la conduite de Dieu à l’égard de ceux qui ne sont plus. Tu ne saurais dans la conduite de Dieu trouver aucun changement ».

Il se rendit donc auprès de Salâmân et de ses compagnons, leur présenta ses excuses pour les discours qu’il leur avait tenu et s’en rétracta. Il leur déclara qu’il pensait désormais comme eux, que leur norme était la sienne. Il leur recommanda de continuer à observer rigoureusement les démarcations de la loi divine et les pratiques extérieures, d’approfondir le moins possible les choses qui ne les regardaient pas, de croire sans résistance aux passage ambigus des textes sacrés, de se détourner des hérésies et des opinions personnelles, de se régler sur les vertueux ancêtres et de fuir les nouveautés. Il leur recommanda d’éviter l’indifférence de la grande masse pour la Loi Religieuse, son attachement au monde, et il les adjura de se tenir en garde contre cet égarement. Car ils avaient reconnu, lui et son ami Açâl, que pour cette catégorie d’hommes, moutonnière et impuissante, il n’y avait pas d’autre voie de salut; que si on les en détournait pour les entraîner sur les hauteurs de la spéculation, ils subiraient dans leur état un trouble profond sans pouvoir atteindre au degré des bienheureux, ils oscilleraient, chancelleraient, et feraient une mauvaise fin; tandis que s’ils demeuraient jusqu’à leur mort dans l’état où ils se trouvaient, ils obtiendraient le salut et feraient partie de ceux qui seront placés à la droite. « Quant à ceux qui auront pris les devants, ils seront placés en avant et seront les plus proches de Dieu ».

Ils leur dirent adieu tous les deux, les quittèrent, et attendirent patiemment l’occasion de retourner dans leur île. Enfin Dieu, Puissant et Grand, leur facilita la traversée. Hayy Ibn Yaqdhân s’efforça de revenir à sa station sublime par les mêmes moyens qu’autrefois. Il ne tarda pas à y réussir ; et Açâl l’imita si bien qu’il atteignit presque au même niveau. Et ils adorèrent Dieu tous les deux dans cette île jusqu’à leur mort.

Voilà (que Dieu t’assiste d’une inspiration venant de lui!) l’histoire de Hayy Ibn Yaqdhân, Açâl et Salâmân. Ce récit comprend beaucoup de choses qui ne se trouvent dans aucun écrit et qu’on ne peut entendre dans aucun des récits oraux qui ont cours.

Il relève de la science cachée que seuls sont capables de recevoir ceux qui ont la connaissance de Dieu, et que seuls ignorent ceux qui méconnaissent Dieu. Nous nous sommes écarté, en le publiant, de la ligne de conduite suivie par nos vertueux ancêtres, qui étaient jaloux d’un tel secret et s’en montraient avares. Ce qui nous a décidé à le divulguer et à déchirer le voile, ce sont certaines opinions malsaines apparues de notre temps, mises au jour par des philosophes de ce siècle et ouvertement exposées par eux, si bien qu’elles se sont propagées dans les divers pays, et que le mal causé par elles est devenu général. C’est pourquoi nous avons craint que les hommes faibles qui ont rejeté l’autorité des prophètes pour suivre l’autorité des fous ne s’imaginent que ces opinions sont les secrets que l’on doit cacher à ceux qui n’en sont pas dignes, et que cela n’accroisse le goût, le vif intérêt qu’ils se sentent pour elles. Il nous a donc paru bon de faire briller à leurs yeux quelques lueurs du secrets des secrets, afin de les attirer du côté de la vérité et de les détourner de cette voie. Cependant, ces secrets que nous confions à ces quelques feuilles, nous avons eu soin de les laisser couverts d’un voile léger, qui se laissera promptement percer par qui en est digne, mais qui demeura d’une impénétrable opacité pour quiconque n’est pas digne d’aller au-delà.

Pour moi, je prie mes frères qui liront ce traité de recevoir mes excuses pour ma liberté dans l’exposition et mon manque de rigueur dans la démonstration. Je ne suis tombé dans ces défauts que parce que je m’élevais à des hauteurs où le regard ne saurait atteindre, et voulais en donner, par le langage, des notions approximatives, afin d’inspirer un ardent désir d’entrer dans la voie. A Dieu je demande indulgence et pardon ; et je lui demande de nous abreuver de clarté par la connaissance de Lui, car il est bienfaisant et généreux. Que la paix soit sur toi, ô mon frère à qui c’est un devoir pour moi de venir en aide, ainsi que la miséricorde et les bénédictions divines !.