La
raison contemplative
La
méthode spéculative
Genèse
du mythe
Les
différents cycles
Les
principes de la causalité
Empirisme
et induction
Corruption
et corps subtils
Genèse
Spéculum
La
déduction métaphysique
La
contemplation mystique
L’unité
de l’existence
Monde
sensible et monde platonique
La
retraite mystique
La raison contemplative
Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux! Que Dieu comble de bénédiction Notre Seigneur Mohammed, sa famille, ses compagnons, et qu’il leur accorde le salut!
Tu m’as demandé, frère généreux, sincère, affectionné (que Dieu t’accorde la vie éternelle et a félicité sans fin!), de te révéler ce que je pourrais des secrets de la philosophie illuminative communiqués par le maître, le prince des philosophes, Abû Ali Ibn Sîna. Sache-le bien : celui qui veut la vérité pure doit chercher ces secrets et travailler à en obtenir la connaissance. Or, la demande que tu m’as adressée m’a inspiré une noble ardeur, qui m’a conduit (Dieu en soit loué!) à l’intuition d’un état extatique dont je n’avais pas eu l’expérience auparavant, et m’a fait parvenir à une étape si extraordinaire, que la langue ne saurait le décrire, ni le discours en rendre compte; car il est d’un autre ordre et appartient à un autre monde. Le seul rapport que cet état ait au langage c’est que, par suite de la joie, du contentement, de la volupté qu’il inspire, celui qui y est arrivé, qui est parvenu à l’un de ses degrés, ne peut se taire à son sujet et en cacher le secret: il est saisi d’une émotion, d’une ardeur, d’une exubérance et d’une allégresse qui le portent à communiquer le secret de cet état en gros et d’une façon indistincte. Alors, si c’est un homme dépourvu de culture scientifique, il en parle sans discernement. L’un, par exemple, est allé jusqu’à dire, par illusion à cet état: « Louange à Moi! Combien Ma gloire est grande! » ; tel autre : « Je suis l’Etre Véritable ! » ; tel autre enfin: « Celui qui est sous ces vêtements n’est autre que Dieu; ».
Quant au maître Abû Hâmid [al-Ghazâli], il a fait à cet état, lorsqu’il y fut parvenu, l’application du vers suivant :
« Ce qu’il est, je ne saurais le dire. Penses-en du bien et ne demande pas d’en rien apprendre ».
Mais c’était un esprit affiné par l’éducation littéraire et fortifié par la culture scientifique. Considère aussi les paroles d’Abû Bakr ibn al-Sâyigh : [Ibn Bâjja] qui font suite à ce qu’il dit à propos de la nature de la conjonction:
« Lorsque, dit-il, on est arrivé à comprendre ce que je veux dire, alors on voit clairement qu’aucune connaissance des sciences ordinaires ne peut être au même niveau que lui. L’intelligence en est donnée dans une condition où l’on se voit séparé de tout ce qui précède, avec des convictions nouvelles qui n’ont rien de matériel, trop sublimes pour être rapportées à la vie naturelle, affranchies de la composition inhérente à la vie naturelle, dignes d’être appelées des états divins accordés par Dieu à qui il lui plaît d’entre ses serviteurs ». Cette condition qu’indique Abû Bakr, on y arrive par la voie de la science spéculative et de la réflexion. Pour lui, il y est parvenu, sans nul doute, et n’a point manqué ce but.
Quant à la condition dont nous avons parlé d’abord, elle est autre; mais elle est la même en ce sens que rien ne s’y révèle qui diffère de ce qui se révèle dans celle-ci. Elle s’en distingue seulement par une plus grande clarté, et parce que l’intuition s’y produit avec une qualité que nous appelons force par pure métaphore, faute de trouver, soit dans la langue générale, soit dans la langue générale, soit dans la terminologie technique, des mots propres à rendre la qualité avec laquelle se produit cette sorte d’intuition. cet état dont nous avons parlé, et dont ta demande nous a incité à éprouver le goût, est du nombre de ceux qu’a signalés le maître Abû Alî [Ibn Sînâ], à l’endroit où il dit: « Puis, lorsque la volonté et l’exercice mystiques l’ont conduit jusqu’à un certain degré, il entrevoit, comme en de fugitives lueurs d’aurore, des apparitions rapides et suaves de l’Etre Véritable, semblables à des éclairs qu’il verrait luire à peine et disparaître. Puis, ces illuminations soudaines se multiplient s’il persévère dans cet exercice; il devient expert à les provoquer, si bien qu’enfin elles lui arrivent sans exercice. Chaque fois qu’il aperçoit, un objet, il se détourne de lui vers l’Auguste Sainteté pour considérer quelque chose d’Elle: il lui vient alors une nouvelle illumination soudaine; et peu s’en faut qu’il ne voie l’Etre Véritable en doute chose. Enfin, cet exercice le conduit à un point où son état momentané se tourne en quiétude parfaite; ce qui était furtif devient habituel, ce qui était faible lueur devient une flamme éclatant; il arrive à une connaissance stable, semblable à une société continuelle. » Il décrit ainsi les degrés successifs jusqu’à ce qu’ils aboutissent à l’obtention, état dans lequel « son être intérieur devient un miroir poli orienté du côté de l’Etre Véritable. Alors, les jouissances d’en haut se répandent abondamment sur lui; il se réjouit en son âme des traces de l’Etre Véritable qu’il y saisit; en cette situation, il regarde d’une part vers l’Etre Véritable, l’autre vers lui même, et il flotte encore de l’un à l’autre. Enfin, il perd conscience de lui -même: il ne considère plus que l’Auguste Sainteté, ou s’il se considère lui-même, c’est seulement en tant qu’il considère; et c’est alors qu’à lieu l’union intuitive ». Ces états qu’il a décrits, il entend que par eux seulement on peut obtenir un goût, et non par la voie de la perception spéculative, qui déduit par des raisonnements, en posant des prémisses et tirant des conclusions.
Si tu veux une comparaison qui te fasse saisir la différence entre la perception telle que l’entend cette école et la perception telle que les autres l’entendent, imagine le cas d’un aveugle-né, doué néanmoins, par la neutre, d’une vive intelligence, d’une conception ferme, d’une mémoire sûre, d’un esprit droit, qui aurait vécu, depuis qu’il est au monde, dans une ville où il cessé d’apprendre, au moyen des sens qui lui restent, à connaître individuellement les habitants, de nombreuses espèces d’êtres tant vivants qu’inanimés, les rues de la ville, ses ruelles, ses maisons, ses marchés, de manière à être en état de la parcourir sans guide, et de connaître sur-le-champ tous ceux qu’il rencontre; les couleurs seules ne lui sont connues que par des explications des noms qu’elles portent, et par certaines définitions qui les désignent. Suppose qu’arrivé à ce point ses yeux soient ouverts, qu’il recouvre la vue, qu’il parcoure toute la ville et qu’il en fasse le tour. Il n’y trouvera aucun objet différent de l’idée qu’il s’en faisait, il n’y rencontrera rien qu’il ne reconnaisse, il trouvera les couleurs conformes aux descriptions qu’on lui en a données; et dans tout cela il n’y aura de nouveau pour lui que deux choses importantes, dont l’une est la conséquence de l’autre: une clarté, un éclat plus grand, et une grande volupté.
L’état de ceux qui spéculent, et qui ne sont point arrivés à la phase de la familiarité avec Dieu, c’est le premier état de l’aveugle; et les couleurs qui, dans cet état, lui sont connues par des explications de leurs noms, ce sont ces choses dont Abû Bakr dit qu’elles sont trop sublimes pour être rapportées à la vie naturelle, et que Dieu les accorde à qui il lui plaît d’entre ses serviteurs. L’état des spéculatifs qui sont arrivés à la phase de la familiarité, et à qui Dieu a fait don de cette chose dont nous avons dit qu’elle n’est appelée force que métaphoriquement, c’est le second état de cet aveugle. Mais on trouve rarement un homme comparable à quelqu’un qui aurait toujours une vue perçante, les yeux ouverts, et nul besoin de regarder.
Je n’entendra point ici (que Dieu t’honore de sa familiarité!) par la perception des spéculatifs ce qu’ils perçoivent du monde physique, et par la perception des familiers de Dieu ce qu’ils perçoivent de supra physique, car ces deux genres d’objets perceptibles sont très différents en eux-mêmes et ne se confondent point l’un avec l’autre. Ce que nous entendons par la perception des spéculatifs, c’est ce qu’ils perçoivent de supra physique, c’est ce que percevait Abû Bakr. Or, la condition de cette perception des spéculatifs, c’est qu’elle soit vraie, fondée, et, par conséquent, il y a conformité entre elle et la perception propre aux familiers de Dieu, qui connaissent les mêmes choses avec plus de clarté et avec une extrême volupté. Abû Bakr censure la façon dont les soufis entendent cette volupté. Il a rapporte à la faculté imaginative, et il s’engage à donner un exposé clair et net des conditions qui déterminent l’état de ceux qui éprouvent cette félicité. Mais c’est ici le lieu de lui répondre : « Ne déclare pas douce la saveur d’une chose dont tu n’as pas goûté, et ne foule pas aux pieds les nuques des hommes véridiques »; car notre homme n’en a rien fait et n’a point fait et n’a point tenu cette promesse. Il est probable que ce qui l’en a empêché, c’est le manque de temps dont il parle, et le dérangement causé par son voyage à ORAN; ou peut-être a-t-il vu que, s’il décrivait cet état, il serait entraîné à dire des choses de nature à décrier sa conduite et à désavouer les encouragements qu’il a donnés à acquérir de grandes richesses à les accumuler, et à employer divers artifices pour se les procurer.
Mais nous nous sommes écarté du sujet que tu nous invitais
à traiter, un peu plus qu’il n’était nécessaire.