La
raison contemplative
La
méthode spéculative
Genèse
du mythe
Les
differents cycles
Les
principes de la causalité
Empirisme
et induction
Corruption
et corps subtils
Genèse
Spéculum
La
déduction métaphysique
La
contemplation mystique
L’unité
de l’existence
Monde
sensible et monde platonique
La
retraite mystique
Sur ces entrefaites, le corps commença à se corrompre et à exhaler des odeurs repoussantes. L’éloignement qu’il éprouvait pour lui s’en accrut, et il souhaita de ne plus le voir. Alors s’offrirent à ses regards deux corbeaux qui se battaient. L’un deux finit par étendre mort son adversaire. Sur quoi, celui qui restait vivant se mit à gratter le sol jusqu’à ce qu’il eût creusé un trou, y déposa l’oiseau mort, et le couvrit de terre. « Combien est louable, se dit l’enfant, l’action de ce corbeau enterrant le cadavre de son compagnon, bien qu’il ait mal agi en le tuant! Et moi je dois, à plus juste titre, m’acquitter de ce devoir envers ma mère ». Il creusa une fosse, y déposa le corps de sa mère, et le couvrit de terre.
Puis, il continua de méditer sur cette chose qui gouvernait le corps. Il ne se rendit point compte de sa nature. Mais examinant tous les individus d’entre les gazelles, il leur voyait la même forme extérieure et le même aspect qu’à sa mère, et il ne pouvait s’empêcher de penser que chacune d’elles devait être mue et dirigée par une chose semblable à celle qui avait mû et dirigé le corps de sa mère. Il fréquentait les gazelles, et il éprouvait pour elles une grande affection à cause de cette ressemblance.
Il demeura ainsi pendant un long espace de temps, examinant les diverses espèces d’animaux et de plantes, parcourant le rivage de l’île, et cherchant s’il rencontrerait un être semblable à lui, de même qu’il voyait à chaque individu, animal ou végétal, un grand nombre de congénères; mais il n’en trouvait aucun. D’autre part, il voyait que la mer entourait l’île de tous côtés, et croyait qu’il n’existait pas d’autre terre au monde.
Un jour, il arriva que le feu prit dans des broussailles de férule par voie de frottement. Quand il l’aperçut, ce fut pour lui un spectacle effrayant, un phénomène de nature inconnue. Il s’arrêta longtemps devant lui, saisi d’étonnement, mais il ne laissa pas d’en approcher peu à peu. Il constata la lumière éclatante du feu, son action irrésistible, par laquelle il se communiquait à tout objet auquel il s’attachait, et le convertissait à sa propre nature. L’admiration que le feu lui inspirait, jointe à la hardiesse et à la force de caractère dont Dieu l’avait doué, le portèrent à étendre la main vers lui pour en prendre. Mais dès qu’il y toucha il lui brûla la main, et il ne put s’en emparer. Il eut alors l’idée de prendre un tison que le feu n’avait pas gagné en entier, le saisi par le côté intact pendant que l’autre était incandescent, et réussit, de la sorte, à l’emporter vers le lieu qui lui servait d’abri: c’était un autre profond qui lui avait convenu comme demeure. Il ne cessa d’entretenir ce feu avec de l’herbe sèche et du bois sec. Il était assidu auprès de lui nuit et jour, tant i l’appréciait et l’admirait : mais c’est surtout la nuit qu’il se plaisait en sa compagnie, parce qu’il lui remplaçait la lumière et la chaleur du soleil.
Il éprouvait pour lui un grand amour, et le considérait comme supérieur à toutes les choses qui l’entouraient. Voyant toujours la flamme se dresser verticalement et tendre à monter, il acquit la conviction que le feu était du nombre des substances célestes qu’il apercevait. Il expérimentait l’action du feu sur toutes les choses en les y jetant, et il voyait en venir à bout, tantôt vite, tantôt lentement, suivant que le corps qu’il y jetait avait une disposition plus ou moins forte à brûler.
Or, parmi tous les objets qu’il jetait dans le feu pour en éprouver la puissance, il se trouva divers animaux marins que la mer avait déposés sur le rivage. Lorsqu’ils furent rôtis et que leur odeur se répandit, son appétit en fut excité. Il y goûta, trouva cela bon, et prit ainsi l’habitude de manger de la chair. Il étendit le procédé aux autres animaux, terrestres et marins, et il y devint habile. Son attachement s’en accrut pour le feu, auquel il devait de nouveaux aliments excellents.
Enfin, ce grand amour que lui inspiraient la merveille de ses effets et la grandeur de sa puissance l’induisit à penser que la chose disparue du coeur de la gazelle qui l’avait élevé était de même substance ou quelque chose du même genre. Il était confirmé dans cette pensée par cette constatation que les animaux ont de la chaleur pendant toute la vie et deviennent froids après leur mort, et cela toujours, sans exception; et aussi par la grande chaleur qu’il constatait en lui-même dans sa poitrine, à l’endroit correspondant à celui où il avait pratiqué une ouverture dans le corps de la gazelle. Il lui vint donc à l’esprit que, peut-être, s’il prenait un animal vivant, s’il lui ouvrit le coeur, et s’il examinait la cavité qu’il avait trouvée en l’ouvrant chez la gazelle, en cet animal vivant il la verrait occupée encore par la chose qui s’y trouve logée, et s’assurerait si elle est de même substance que le feu, si elle possède ou non de la lumière et de la chaleur. Il s’empara donc d’une bête, la garrotta, et lui ouvrit le corps comme il avait fait à la gazelle. Arrivé au coeur, il s’attaqua d’abord au côté gauche, l’ouvrit, et en vit cette cavité remplie d’un air vaporeux semblable à un brouillard blanc. Il y introduisit le doigt, et il y trouva une chaleur si intense qu’elle faillit le brûler. L’animal mourut aussitôt. Dès lors, il fut certain que cette vapeur chaude était chez cet animal le principe du mouvement, que dans le corps de tout autre animal il y en avait une semblable, et qu’aussitôt qu’elle le quittait l’animal mourrait.
Il éprouva ensuite le désir d’explorer tous les membres et organes des animaux et d’en étudier l’arrangement, les positions, le nombre, le mode d’assemblage des uns avec les autres; de rechercher comment cette vapeur chaude leur est fournie et leur donne à tous la vie; comment se conserve cette vapeur pendant tout le temps qu’elle subsiste; par quel moyen elle s’entretient; comment il se fait que sa chaleur ne se perde point.
Il poursuivit sans relâche la solution de tous ces problèmes, en faisant sur les animaux des vivisections et des dissections de cadavres; et il ne se lassa pas dans ses investigations et ses réflexions, jusqu’à ce qu’il eût acquis, dans toutes ces questions, une science égale à celle des plus grands naturalistes. Il connut avec évidence que tout individu d’entre les animaux, bien que multiple par ses membres, est un, grâce à cet esprit, qui a pour origine un centre unique, d’où il part pour se distribuer dans tous les membres ou organes; qu’ils ne sont tous pour lui que des serviteurs ou des instruments; et que le rôle de cet esprit dans le gouvernement du corps est comparable au rôle qu’il jouait lui-même dans le maniement des instruments, dont les uns lui servaient à combattre les animaux, les autres à s’en emparer, les autres à les disséquer. Ceux dont il se servait pour lutter étaient les uns des armes défensives, les autres des armes offensives. De même, ses instruments pour s’emparer des animaux étaient destinés les uns aux animaux aquatiques, les autres aux animaux terrestres. De même, enfin, les outils qui lui servaient à disséquer étaient propres les uns à trancher, les autres à briser, les autres à perforer. Le corps humain, unique, manie ces instruments de diverses manières, selon l’usage auquel chacun d’eux convient, et selon les fins qu’il permet d’atteindre. De même et unique cet esprit animal. Quand il se sert de cet instrument, l’oreille, son acte est l’audition: quand il se sert de cet instrument, le nez, son acte est l’odorat; quand il se sert de cet instrument, la langue, son acte est la gustation; quand il se sert de la peau et de la chair, son acte est le toucher; quand il se sert d’un membre, son acte est un mouvement; quand il se sert du foie, son acte est la nutrition et la digestion. Chacune de ces fonctions a des organes pour la servir; mais aucune n’exécute un acte qui ne provienne de ce qui leur arrive ce cet esprit par les conduits qu’on appelle nerfs. Quand ces conduits sont coupés ou abstrués, l’action du membre ou organe auquel ils correspondent cesse. Les nerfs ne reçoivent l’esprit que les cavités du cerveau, qui lui-même le reçoit du coeur. Le cerveau contient une grande quantité d’esprits animaux, parce que c’est une région du corps partagée en un grand nombre de compartiments. Tout membre ou organe privé de cet esprit pour une cause quelconque cesse de fonctionner, et devient comme un instrument abandonné, qui n’est point manie, utilisé par l’agent. Si cet esprit sort entièrement du corps, ou s’il est détruit ou dissous d’une manière quelconque, le corps tout entier devient inerte et tombe dans l’état qui est la mort.
Il était arrivé au terme de ces considérations au moment où il acheva le troisième septénaire de son existence, c’est-à-dire à l’âge de vingt et un ans. Dans cet intervalle, son ingéniosité s’était déployée de diverses façons. Il s’était vêtu et chaussé avec les peaux des animaux qu’il disséquait comme il à coudre, il avait utilisé » leurs poils ainsi que les fibres de tiges de guimauve, de mauve, de chanvre et de toutes les plantes filamenteuses: cet emploi lui avait été suggéré par l’usage qu’il avait fait d’abord de l’alfa; il avait employé comme allènes de fortes épines et des roseaux aiguisés sur des pierres. Il avait été amené à construire par ce qu’il voyait faire aux hirondelles; il s’était bâti une demeure et un entrepôt pour le superflu de ses vivres et l’avait muni d’une porte faite avec des roseaux attachés les uns aux autres, pour en interdire l’accès à tout animal pendant que lui-même serait absent et occupé ailleurs. Il avait dressé des oiseaux de proie pour l’aider à la chasse. Il s’était procuré des volailles pour tirer parti de leurs oeufs et de leur petits. Des cornes de boeufs sauvages lui tenaient lieu de fers de lance; il les avait emmanchés sur de forts roseaux, sur des bâtons de chêne-liège ou d’autre bois, et, en s’aidant du feu et de pierres tranchantes, il était parvenu à confectionner ainsi des sortes de lances. Il s’était fabriqué un bouclier de plusieurs peaux superposées. Toutes ces inventions furent le résultat de cette constatation que les armes naturelles lui faisaient défaut, mais que sa main pouvait suppléer à toutes celles qui lui manquaient.
Aucun animal, quel qu’il fût, ne lui tenait tête; mais
ils l’évitaient et lui échappaient par la fuite. Il
réfléchit au moyen d’y pouvoir; et il ne vit rien de
mieux pour y arriver que d’apprivoiser des animaux rapides à
la course, et de se les attacher par une nourriture qui leur convint, de
manière à pouvoir monter sur leur dos et poursuivre ainsi
les animaux de toute espèce. Or, il y avait dans cette île
des chevaux et des ânes sauvages. Il prit ceux qui lui convenaient,
et les amadoua jusqu’à ce qu’il fût arrivé
à son but. Il leur mit des sorte de bridons et de selles, faits de
lanières et de peaux, et il put alors, comme il l’espérait,
donner la chasse aux animaux dont la capture auparavant lui était
difficile. Il s’était ingénié à tout cela
pendant le temps où il s’occupait à disséquer
des animaux et où il étudiait avec passion les particularités
et les différences de leurs organes et de leurs membres, c’est-à-dire
pendant la période finissant, comme nous l’avons dit, à
l’âge de vingt et un ans.