La méthode spéculative

Il résulte clairement de ce qui précède que ta demande ne peut viser qu’un des deux buts suivants : - Ou bien tu désires connaître ce que voient les hommes qui jouissent de l’intuition, du goût, et qui sont arrivés à la phase de la familiarité avec Dieu; mais c’est une chose dont on ne peut donner l’idée adéquate dans un livre; et, dès qu’on l’entreprend, dès qu’on cherche à l’exprimer par la parole ou dans des écrits, sa nature s’altère, et elle verse dans l’autre genre, le genre spéculatif: car, lorsqu’elle a revêtu la forme de lettres et de sons, lorsqu’elle s’est rapprochée du monde sensible, elle ne demeure en aucune manière semblable à ce qu’elle était; et les façons de l’interpréter différent grandement : certains s’égarent loin du droit chemin, et d’autres semblent s’être égarés alors qu’il n’est rien. Cela vient de ce que c’est une chose qui n’est pas délimitée dans une vaste étendue ambiante, une chose qui enveloppe sans être enveloppée. - Ou bien, c’est là le second des deux buts dont ta demande, avons-nous dit, ne pouvait viser que l’un ou l’autre, tu désires connaître cette chose suivant la méthode des spéculatifs; et c’est là (que Dieu t’honore de sa familiarité!) une chose de nature à être consignée dans des livres et exprimée par des mots. Mais elle est plus rare que le Souffre rouge, surtout en cette contrée où nous vivons; car elle est si extraordinaire qu’à peine un seul homme après un autre en recueille-t-il quelques parcelles. Encore ceux qui en ont recueilli quelque peu n’en ont-ils parlé aux gens que par énigmes, vu que la religion orthodoxe, la Vraie Loi, défend de s’y livrer et met en garde contre elle.

Ne crois pas que la philosophie qui nous est parvenue dans les écrits d’Aristote, d’Abû Naçr [al-Fârâbî], et dans le livre de la Guérison [d’Ibn Sînâ], satisfasse au désir qui est le tien; ni qu’aucun des Andalous ait rien écrit de suffisant sur cette matière. Car les hommes d’un esprit supérieur qui ont vécu en Andalousie avant la diffusion de la logique et de la philosophie dans ce pays ont consacré leur vie aux sciences mathématiques, et ils y ont atteint un haut degré de perfection; mais ils n’ont rien pu faire de plus. Après eux vint une génération d’hommes qui eurent, en outre, certaines connaissances en logique: ils s’occupèrent de cette science, mais elle ne les conduisit point à la véritable perfection. L’un d’entre eux a dit :

« c’est pour moi une affliction que les sciences humaines soient au nombre de deux, pas davantage : Une vraie, impossible à acquérir, et une vaine, dont l’acquisition est sans profit ».

Après eux vint une autre génération d’hommes, plus habiles dans la spéculation, et qui approchèrent davantage de la vérité. Nul, parmi eux, n’eut un esprit plus pénétrant, une déduction plus sûre, une vue plus juste qu’Abû Bakr ibn al-Sâyigh [Ibn Bâjja]; mais les affaires de ce monde l’absorbèrent à tel point que la mort l’enleva avant qu’eussent été mis au jour les trésors de sa science et qu’eusent été révélés les secrets de sa sagesse. La plupart des ouvrages qu’on trouve de lui manquent de fini et sont tronqués à la fin : par exemple son livre sur l’Ame, le Régime du Solitaire, ses écrits sur la logique et sur la physique. Quant à ses écrits achevés, ce sont des abrégés et de petits traités rédigés à la hâte. Il en fait lui-même l’aveu: il déclare que la thèse dont il s’est proposé la démonstration dans le petit traité de la Conjonction, ce traité n’en peut donner une idée claire qu’au prix de beaucoup de peine et de fatique; que l’ordonnance de l’exposition, en certains endroits, n’est pas d’une méthode parfaite; et que, s’il en pouvait trouver le temps, il les remanierait volontiers. Voilà ce que nous avons appris touchant la sicience de cet homme, car pour nous, nous ne l’avons pas connu personnellement. Quant à ses contemporains qu’on place au même niveau que lui, nous n’avons pas vu d’ouvrage qu’ils aient composé. Enfin, ceux qui sont venus après eux, nos contemporains, sont encore en voie de développement, ou ils se sont arrêtés avant d’atteindre à la perfection, ou bien nous n’avons pas encore connaissance de leur véritable valeur.

Quant aux livres d’Abû Naçr [al-Fârâbî] qui sont arrivés jusqu’à nous, le plus grand nombre est relatif à la logique. Ceux qui nous sont parvenus sur la philosophie sont pleins d’incertitudes. Il affirme, dans le livre de la Bonne secte, que les âmes des méchants, après la mort, demeurent éternellement dans des tourments sans fin ; après quoi il déclare expressément, dans la Politique, qu’elles se dissolvent et retournent au néant, qu’il n’y a de survivance que pour les âmes vertueuses et parfaites ; enfin, dans le Commentaire de l’Ethique, faisant une description relative au bonheur humain, il le place uniquement dans la vie de ce monde. Aussitôt après, il ajoute des paroles dont voici le sens: « Tout ce qu’on rapporte hors de là n’est qu’extravagance et contes de vieilles femmes ». Il conduit ainsi tous les hommes à désespérer de la miséricorde divine; il met les bons et les méchants sur le même niveau, puisque, d’après lui, ce qui les attend tous c’est le néant. Erreur irrémissible! faux pas irréparable! Outre les mauvaises doctrines qu’il professe touchant l’inspiration prophétique, qu’il rapporte proprement à la faculté imaginative, et sur laquelle il donne le pas à la philosophie, ainsi que d’autres encore que nous n’avons pas besoin d’énoncer.

Quant aux écrits d’Aristote, le maître Abû’Alî [Ibn Sînâ] se charge de nous en expliquer le contenu, suit sa doctrine et pratique sa méthode philosophique, dans le livre de la Guérison.

Au commencement de ce livre, il déclare que la vérité selon son opinion n’est pas dans les doctrines qu’il y expose, qu’il s’est borné, en la composant, à reproduire le système des péripatéticiens, et que celui qui veut la vérité pure doit la chercher dans son livre de la Philosophie illuminative. Si on se donne la peine de lire le livre de la Guérison et de lire aussi les livres d’Aristote, on s’apercevra que sur la plupart des questions ils sont d’accord quoique le livre de la Guérison contienne certaines choses qui ne nous sont point parvenues sous le nom d’Aristote. Mais si l’on prend toute les énonciations des écrits d’Aristote et du livre de la Guérison dans leur sens exotérique, sans en chercher le sens profond et ésotérique, on n’arrivera point de la sorte à la perfection, ainsi qu’en avertit le maître Abû’Alî dans le livre de la Guérison.

Quant aux livres du maître Abû Hâmid [Al-Ghazâlî] cet auteur, en tant qu’il s’adresse au vulgaire, lie dans un endroit et délie dans l’autre, taxe d’infidélité certaines opinions, puis les déclare licites. Parmi toutes les accusations d’infidélité qu’il porte contre les falâcifa dans le livre de l’Effondrement des falâcifa, il leur reproche de nier la résurrection des corps et d’affirmer que la récompense et le châtiment concernent exclusivement les âmes; puis il dit, au début du livre de la Balance des actions, que cette opinion est formellement professée par les docteurs çoufis; et, dans son livre intitulé Délivrance de l’erreur et aperçu des états extatiques, il déclare que sa propre opinion est semblable à celle des çoufis, et qu’il ne s’y est arrêté qu’après un long examen. Il y a dans ses livres beaucoup de contradictions de ce genre, que peut apercevoir quiconque les lit et les examine avec soin. Il s’en est excusé à la fin de son livre la Balance des actions, à l’endroit où il dit qu’il y a trois sortes d’opinions : une opinion que l’on professe pour se conformer à celle du vulgaire; une opinion commode pour répondre à quiconque interroge et demande à être dirigé; enfin, une opinion qu’on garde pour soi-même, et qu’on ne livre à nul autre à moins qu’il ne partage la même conviction. Après quoi il ajoute : « Ces paroles n’eussent-elles d’autre effet que de te faire douter de ce que tu crois par une tradition héréditaire, ce serait un profit suffisant; car celui qui ne doute pas n’examine pas, celui qui n’examine pas n’aperçoit pas, et celui qui n’aperçoit pas demeure dans l’aveuglement à dans la stupeur ». Puis il cite en proverbe ce vers :

« Accepte ce que tu vois et laisse là ce que tu as entendu dire. Quand le soleil se lève, il te permet de te passer de Saturne ».

Telle est sa manière d’exposer sa pensée: il ne procède, le plus souvent, que par énigmes, vagues indications, profitables seulement à ceux qui, après en avoir fait une étude personnelle, les ont entendu, ensuite, expliquer par lui, ou à quelqu’un qui est préparé à les comprendre, intelligence supérieure à qui la moindre indication suffit.

Le même auteur avertit, dans le livre des joyaux, qu’il a composé des livres ésotériques, dont le contenu expose la vérité pure; mais aucun d’eux, à notre connaissance, n’est parvenu en Andalousie, Des écrits y sont bien parvenus que certains prétendent être ces livres ésotériques, mais il n’en est rien; ce sont; le livre des Connaissances intellectuelles, le livre de l’Insufflation et du Parachèvement, et un recueil d’autres questions. Ces écrits, bien qu’il s’y trouve certaines indications, ne contiennent pas de bien grands éclaircissements autres que ceux qui sont épars dans ses écrits de vulgarisation. D’ailleurs, on trouve dans le livre du But suprême des choses plus abstruses que dans ces écrits; or, il déclare que le livre du But suprême n’est pas ésotérique; d’où il résulte nécessairement que les écrits qui nous sont parvenus ne sont pas les écrits ésotériques. Un commentateur récent a cru pouvoir tirer de ce qu’il dit à la fin du livre de la Niche aux lumières une conséquence grave, propre à le précipiter dans un abîme dont rien ne pourrait le sauver: il s’agit de l’endroit où, après avoir énuméré les catégories d’hommes privés de l’illumination divine et après être passé à ceux qui sont arrivés à l’union, al-Ghazâlî dit que ces derniers constatent que cet Etre possède un attribut incompatible avec l’unité pure; d’où ce commentateur veut déduite que, slon al-Ghazâlî, l’Etre Premier, Véritable et Glorieux, admet en son essence une certaine multiplicité (Dieu est bien au-dessus de ce que disent les pervers!). Nous ne doutons pas que le maître Abû Hâmid [al-Ghazâlî] soit de ceux qui ont joui de la béatitude suprême et qui sont arrivés à ces degrés sublimes de l’union. Mais ses écrits ésotériques renfermant la science de l’intuition extatique ne nous sont point parvenus.