La
raison contemplative
La
méthode spéculative
Genèse
du mythe
Les
différents cycles
Les
principes de la causalité
Empirisme
et induction
Corruption
et corps subtils
Genèse
Spéculum
La
déduction métaphysique
La
contemplation mystique
L’unité
de l’existence
Monde
sensible et monde platonique
La
retraite mystique
A partir de cet endroit, les partisans de la seconde version sont d’accord avec ceux de la première en ce qui concerne l’élevage de l’enfant. La gazelle qui s’était chargée de lui, s’accordent-ils à dire, trouvant de plantureux et gras pâturages, engraissa, son lait devint abondant et pourvut le mieux du monde à la nourriture du petit enfant. Elle demeurait auprès de lui, et ne le quittait que lorsqu’elle y était forcée par le besoin de paître; l’enfant, de son côté, s’habitua si bien à la gazelle que, lorsqu’elle tardait à revenir; il éclatait en larmes, et elle volait vers lui. Il n’y avait d’ailleurs dans cette île aucun animal dangereux. L’enfant s’éleva et grandit, nourri du lait de gazelle, jusqu’à l’âge de deux ans. Il apprit à marcher et fit ses dents. Il suivait la gazelle, et celle-ci se montrait pour lui pleine de soins et de tendresse: elle le conduisait dans des endroits ou se trouvaient des arbres chargés de fruits, lui donnant à manger les fruits tombés de l’arbre, lorsqu’ils étaient doux et mûrs; s’ils avaient une enveloppe dure, elle les lui cassait avec ses molaires; quand il revenait au pis, elle lui donnait son lait; quand il avait soif et voulait de l’eau, elle le menait boire; quand le soleil l’incommodait, elle le conduisait à l’ombre; quand il avait froid, elle le réchauffait; dès que la nuit tombait, elle le ramenait à son premier abri, le garantissant avec son corps et avec de la plume qui se trouvait là, de celle dont on avait jadis rempli le coffre au moment où on y avait mis l’enfant. Le matin et le soir, un troupeau de gazelles avait coutume de les accompagner, allant avec eux au pâturage et revenant avec eux passer la nuit au même gîte. L’enfant ne cessa de vivre ainsi avec les gazelles, dont il reproduisait les cris avec sa voix à s’y méprendre. Il reproduisait de même, avec une grande exactitude, tous les chants d’oiseaux ou cris d’autres animaux qu’il entendait. Mais les cris qu’il reproduisait surtout, c’étaient ceux des gazelles qui demandent du secours, ou qui veulent entrer en relations, ou qui désirent quelque chose, ou qui cherchent à éviter un danger; car les animaux, pour ces occasions différentes, ont des cris différents, ils se connaissaient, les animaux et lui, et ils ne se traitaient pas en étrangers. Lorsque s’étaient fixées dans son esprit des représentations des choses dont il cessait d’avoir une perception actuelle, les unes lui inspiraient du désir, les autres de l’aversion.
Il observait entre temps tous les animaux et les voyait couverts de poils, laineux ou soyeux, ou de plumes. Il remarquait leur rapidité à la course, leur force, les armes dont ils étaient munis pour lutter contre l’adversaire, telle que les cornes, les dents, les sabots, les ergots, les serres. Puis faisant un retour sur lui-même, il se voyait nu, sans armes, lent à la course, faible contre les animaux qui lui disputaient les fruits, se les appropriaient à son détriment, et les lui enlevaient sans qu’il pût les repousser ou échapper à aucun d’entre eux. Il voyait à ses compagnons, les petits des gazelles, pousser des cornes qu’ils n’avaient point auparavant; il les voyait devenir agiles après avoir été lents à la course. Il ne constatait chez lui-même rien de tout cela, et il avait beau y réfléchir, il ne pouvait en découvrir la cause. Considérant les animaux difformes ou infirmes il n’en trouvait aucun qui lui ressemblât. Mais considérant aussi les orifices réservés aux excrétions chez tous les animaux, il les voyait protégés, l’un, celui qui est affecté aux excréments solides, par une queue, l’autre, celui qui sert aux excrétions liquides, par des poils ou quelque chose du même genre; et en outre, leur organe urinaire était plus caché que le sien. Toutes ces constatations lui étaient pénibles et l’affligeaient.
La tristesse qu’il ressentait dura longtemps, et il approchait de l’âge de sept ans lorsque, désespérant de voir se réaliser en lui les avantages naturels dont l’absence le faisait souffrir, il prit de larges feuilles d’arbres qu’il disposa les unes derrière lui, les autres devant, et il les attacha à une sorte de ceinture qu’il se fit autour de la taille avec des feuilles de palmiers et de l’alfa.
Mais ces feuilles ne tardèrent pas à sa faner; à sécher et à tomber. Il en cueillit alors d’autres qu’il assembla dorénavant en couches superposées. Elles pouvaient ainsi durer davantage, mais jamais bien longtemps. De branches d’arbres il se fit des bâtons qu’il rendit lisses aux extrémités et unis d’un bout à l’autre; et il les brandissait contre les animaux avec lesquels il avait à lutter, attaquant les faibles d’entre eux et résistant aux forts. Il conçut, par suite, une certaine idée de ce dont il était capable, et comprit que sa main avait sur les membres antérieurs une grande supériorité, puisque, grâce à elle, en couvrant ses parties honteuses et en se faisant des bâtons pour se défendre, il lui était possible de se passer de queue et d’armes naturelles.
Pendant ce temps, il grandissait et dépassait l’âge de sept ans. Mais il se lassa de renouveler les feuilles dont il se couvrait. L’idée lui vint alors de prendre la queue d’un animal mort pour se l’attacher à lui-même; mais il hésitait à le faire, car il avait vu que les bêtes fauves vivantes évitent et fuient les cadavres de leurs congénères. Sur ces entrefaites, il rencontra un jour un aigle mort et se trouva en mesure de réaliser son désir. Ne voyant point les bêtes fauves s’en effaroucher, il profita de l’occasion, s’approcha de l’oiseau, détacha les deux ailes et la queue, entière et telles quelles, et en étala les plumes d’une façon régulière. Il dépouilla ensuite la bête du reste de sa peau, la partagea en deux parties, et se les attacha l’une sur le dos, l’autre sur le nombril et au-dessous. Enfin, il suspendit la queue derrière lui, et les deux ailes au haut de ses bras. Il eut de la sorte un vêtement qui le couvrit, lui tint chaud, et le fit chercher querelle ou à lui résister, et aucun d’eux ne s’approcha plus de lui, sauf la gazelle qui l’avait allaité et élevé. Elle ne le quitta point ni lui ne la quitta.
Enfin, elle devint vieille et s’affaiblit. Il la conduisit à de gras pâturages, il lui cueillit et lui fit manger de bons fruits. Mais sa faiblesse et sa maigreur augmentèrent et la mort survint enfin; tous ses mouvements et toutes ses fonctions s’arrêtèrent. Quand il la vit en cet état, le jeune garçon fut saisi d’une émotion violente; et de douleur, peu s’en fallut que son âme s’exhalât. Il l’appelait avec le cri auquel, lorsqu’elle le lui entendait pousser, elle avait coutume de répondre, ou bien en criant de toutes ses forces, mais sans constater en elle ni mouvement ni changement. Il lui examinait les oreilles et les yeux sans y apercevoir aucun dommage apparent: il examinait de même tous ses membres sans en trouver aucun qui fût endommagé. Il désirait ardemment découvrir la place du mal pour l’en délivrer, afin qu’elle revint à l’état où elle se trouvait auparavant; mais rien de tel ne s’offrait à lui, et il était impuissant à lui porter secours.
Ce qui lui inspirait cette idée, c’est une observation qu’il avait faite sur lui même antérieurement: il avait remarqué que, s’il fermait ses deux yeux, ou leur interceptait la vue au moyen d’un objet quelconque, il ne voyait plus rien jusqu’au moment où cet obstacle disparaissait; que si, de même, il se bouchait les oreilles en introduisant un doigt dans chacune d’elles, il n’entendait plus rien jusqu’à ce qu’il eut supprimé cet empêchement; que s’il se bouchait le nez avec la main, il ne sentait plus aucune odeur tant qu’il ne débouchait pas ses narines. Il en concluait que toutes ces facultés perceptives et actives pouvaient être entravées par certains empêchements, et que si ces empêchements disparaissaient, elles reprenaient leur exercice.
Mais après qu’il eut examiné tous les organes externes de la gazelle sans y rencontrer aucun empêchement apparent, se trouvant d’autre part en présence d’un arrêt total, qui n’affectait point exclusivement tel ou tel organe, l’idée lui vint que le mal qui l’avait assaillie devait être dans un organe invisible, caché à l’intérieur du corps ; que cet organe est indispensable à chacun des organes externes pour l’exercice de sa fonction; et que lorsque le dommage atteint, le mal se généralise, et il en résulte un arrêt total. Il espérait que, s’il pouvait découvrir cet organe et le débarrasser de l’empêchement qui lui était survenu, il reviendrait à son état normal, que l’amélioration éprouvée par lui rejaillirait sur tout l(organisme et que les fonctions reprendraient leur cours.
Il avait constaté précédemment sur les cadavres des bêtes fauves, ou d’autres animaux, que toutes les parties de leurs corps sont pleines et ne présentent point de cavité, sauf le crâne, la poitrine et le ventre. Il lui vint donc à l’esprit que l’organe ainsi caractérisé ne pouvait se trouver que dans l’un de ces trois endroits, et la conviction s’imposait fortement à lui qu’il ne pouvait être que dans l’endroit situé entre les deux autres, puisqu’il avait la certitude que tous les organes ont besoin de celui-là, d’où résultait nécessairement qu’il doit se trouver au centre. D’ailleurs, faisant retour sur lui-même, il sentait la présence d’un pareil organe dans sa poitrine. En outre, passant en revue tous ses autres organes, tels que la main, le pied, l’oreille, le nez, l’oeil, et pouvant s’en concevoir séparé, il concluait de là qu’il lui était possible de subsister sans eux: il pouvait de même se concevoir sans sa tête: il pensait donc qu’il pouvait subsister sans elle. Tandis que réfléchissant à la chose qu’il sentait dans sa poitrine, il ne pensait pas pouvoir subsister sans elle, fût-ce pendant la durée d’un clin d’oeil. De même enfin, dans ses luttes contre les bêtes fauves, ce qu’il évitait surtout, c’était de recevoir des coups de corne dans la poitrine, par un sentiment vague de la chose qu’elle contenait.
Lorsqu’il eut décidé que l’organe lésé ne pouvait être que dans la poitrine de la gazelle, il résolut de chercher à l’atteindre et à l’examiner, espérant qu’il parviendrait peut-être à trouver la lésion et à la faire disparaître.
Puis, il craignit que ce qu’il allait faire là ne fût plus dangereux pour la gazelle que le dommage primitivement survenu, et que son zèle ne lui fût nuisible. Il chercha alors à se rappeler s’il avait vu quelque bête fauve ou quelque autre animal tomber d ans un pareil état et en revenir. Mais n’en trouvant aucun exemple, il désespéra de la voir revenir à son état normal s’il l’abonnait; tandis qu’il en restait quelque espoir s’il trouvait l’organe en question et le débarrassait de son mal. Il se décida donc à lui ouvrir la poitrine afin de voir ce qui s’y trouvait.
Avec des éclats de pierre dure et des lamelles de roseau sec semblables à des couteaux, il fit une incision entre les côtes, trancha la chair entre elles, et finit par arriver à l’enveloppe de poumon intérieure aux côtes. La voyant forte, il se persuada fortement qu’une telle enveloppe ne pouvait appartenir qu’à un organe du genre de celui qu’il voulait découvrir. Il eut l’espoir de trouver, s’il allait plus loin, ce qu’il cherchait, et il voulut fendre cette enveloppe. Mais cela lui fut difficile, parce qu’il manquait d’instruments, et que ceux qu’il avait n’étaient faits que de pierres et de roseau. Il les remit en état, les aiguisa, et mit beaucoup de soin à fendre l’enveloppe, si bien qu’enfin elle s’ouvrit, et se trouva en présence du poumon. Il crut d’abord que c’était là ce qu’il cherchait; et il l’examina longtemps en tout sens, y cherchant le siège du mal. Mais il n’avait d’abord rencontré qu’une moitié latérale du poumon. Il s’aperçut que cet objet déviait vers l’un des côtés. Or, il avait la conviction que l’organe cherché devait être au milieu du corps
, aussi bien dans le sens de la largeur que dans celui de la longueur. Il continua donc ses recherches au milieu de la poitrine, et finit par rencontrer le coeur; ce viscère était couvert d’une enveloppe extrêmement forte, attaché par des ligaments très solides, et le poumon l’entourait du côté par où l’enfant avait entamé la dissection. « Si cet organe, a, se dit-il, de l’autre côté, une partie semblable à celle qu’il a de ce côté, il est réellement au milieu, et c’est sans aucun doute celui que je cherchais; surtout si je considère l’excellence de sa position, la beauté de sa forme, sa structure ramassée, la fermeté de sa chair, et son enveloppe protectrice dont je ne vois pas la pareille à aucun organe ». Il fouilla de l’autre côté de la poitrine, y rencontra l’enveloppe intérieure aux côtés, et trouva le second poumon, pareil à celui qu’il avait trouvé du premier côté. Il jugea donc que cet organe était celui qu’il cherchait. Il se mit en devoir d’en fendre l’enveloppe, et d’en inciser la membrane. Non sans travail et non sans peine, il y parvint, après y avoir employé tous ses efforts.
Il mit à nu le coeur et vit qu’il était massif de toutes parts. Il essaya d’y découvrir quelque apparent, mais n’y remarqua rien. Il le serra avec la main et sentit qu’il était creux.
« Peut-être, dit-il, ce que je cherche est-il, en fin de compte, à l’intérieur de cet organe, et ne l’ai-je pas encore atteint ». Il ouvrit le coeur et il y aperçut deux cavités, l’une à droite, l’autre à gauche. Celle de droite était remplie de sang coagulé; celle de gauche était absolument vide. « Ce que je cherche, dit-il, ne peut manquer d’avoir pour logement l’un de ces deux compartiments. Dans celui de droite je ne vois rien d’autre que ce sang coagulé; et il est hors de doute qu’il ne s’est point coagulé avant que le corps tout entier ne fût arrivé à cet état où il se trouve »; il avait observé, en effet, que, dès qu’il s’écoule hors du corps, le sang se coagule et se fige. « Ce n’est là, poursuivit-il, qu’un sang pareil à tout autre; je le retrouve dans tous les organes indistinctement. Ce que je cherche n’est point de cette nature: ce doit-être la chose qui a pour siège propre cette région du corps dont je trouve que je ne puis me passer, fût-ce pendant la durée d’un clin d’oeil. Voilà ce dont je me suis mis en quête dès le début. Quant au sang que voici, combien de fois, blessé par des bêtes dans la lutte, j’en ai perdu une quantité sans en éprouver de dommage et sans être privé d’aucune de mes fonctions! Voilà donc un compartiment dans lequel je n’ai pas à chercher. Quant à celui de gauche, je le vois absolument vide. Mais je ne puis croire qu’il soit inutile. Car j’ai vu que chaque organe était destiné à une fonction, spéciale. Comment donc ce réceptacle, dont j’ai constaté la supériorité, serait-il inutile? Je ne puis m’empêcher de croire que l’objet de mes recherches s’y trouvait, mais qu’il l’a abandonné, le laissant vide; et c’est alors qu’est survenu dans organisme l’arrêt en question, qu’il a perdu la perception et le mouvement ». Ainsi, l’habitant de cet logement en avait déménagé avant qu’il eût subi aucune dégradation, et l’avait quitté lorsqu’il était encore intact; il était donc probable qu’il n’y reviendrait pas, maintenant qu’il était ainsi ravagé et béant.
Alors, le corps entier lui parut vil et sans valeur auprès de cette chose qui, selon sa conviction, y demeurait un temps et le quittait ensuite. Il concentra donc uniquement ses réflexions sur cette chose, se demandant ce que c’était, comment elle était, qu’est-ce qui l’avait attachée à ce corps, où elle s’en était allée, par quelle issue elle était passée quand elle était sortie du corps, quelle cause l’avait chassée, au cas où son départ avait eu lieu par contrainte, ou bien quelle cause lui avait rendu le corps assez odieux pour qu’elle s’en séparât, au cas où son départ avait été volontaire. Il se répandit en réflexions sur toutes ces questions, oubliant le corps et l’écartant de sa pensée. Il comprit que sa mère, que celle qui avait eu pour lui de l’attachement et qui l’avait allaité, était non pas ce corps inerte mais cette chose disparue. C’est d’elle qu’émanaient tous ces actes. Ce corps dans son ensemble n’était pour cette chose-là que comme un instrument, comparable aux bâtons que lui-même s’était faits pour combattre les bêtes. Alors, son affection se détourna du corps pour se porter sur le maître et moteur du corps, et il n’eut plus d’amour que pour lui seul.