La déduction métaphysique

Lorsqu’il eut compris que son but suprême était cette troisième assimilation, mais qu’il ne pourrait y parvenir qu’à force d’exercice, après s’être longtemps appliqué à la deuxième assimilation, et qu’il ne pourrait subsister pendant ce temps que grâce à la première assimilation, qui, bien que nécessaire, n’en était pas moins, il le savait, un obstacle par essence quoiqu’elle fût une aide par accident, il s’imposa de ne se livrer à cette première assimilation que dans la mesure du nécessaire, c’est-à-dire dans la mesure strictement suffisante pour que l’esprit animal pût subsister. Et il trouva que pour que cet esprit subsiste, deux choses sont nécessairement requises. D’abord, de quoi l’entretenir à l’intérieur et réparer ses pertes: c’est la nourriture; ensuite, de quoi le préserver à l’extérieur et écarter de lui toute cause de dommage, le froid, la chaleur, la pluie, l’ardeur du soleil, les animaux dangereux, etc. Il vit que s’il usait de ce qui, parmi ces choses, lui était nécessaire, inconsidérément et au hasard des circonstances, il risquait de tomber dans l’excès, d’en prendre plus que la quantité suffisante, et d’agir ainsi à son détriment, faute de réflexion. Il jugea donc que ce qu’il avait à faire, c’était de se fixer à lui-même des limites qu’il ne franchirait pas, des mesures qu’il ne dépasserait point; il comprit que cette fixation devait porter sur le genre des choses dont il se nourrirait c’est-à-dire déterminer quelles serait ces choses, sur leur quantité, et sur les intervalles de temps à observer.

Il considéra d’abord les genres de choses dont il se nourrirait et vit qu’il y en avait trois: des plantes qui n’ont pas encore achevé leur croissance et qui n’ont pas effectué leur complète évolution, à savoir les différentes espèces de légumes verts qui sont comestibles; les fruits des plantes complètement évoluées, et qui ont semé leurs graines afin qu’il en naisse d’autres plantes de la même espèce, à savoir les diverses sortes de fruits frais ou secs; enfin des animaux comestibles, soit terrestres soit marins.

Or, il savait déjà que tous ces genres d’êtres sont l’oeuvre de cet Etre Nécessaire dans l’approche et l’imitation duquel il avait compris que résidait son bonheur. Et sans aucun doute, le fait de se nourrir d’eux était de nature à les empêcher d’atteindre leur perfection, il constituait une intrusion entre eux et la fin à laquelle ils sont destinés; c’était là s’opposer à l’action de l’Agent, et cette opposition allait à l’encontre de son but, qui était de se rapprocher de lui et de se rendre semblable à lui. Il vit donc que le mieux serait pour lui de s’abstenir, s’il était possible, de toute nourriture. Mais cela lui était impossible; car une telle abstinence aboutirait à la destruction de son corps, ce qui serait, à l’encontre de son Auteur, une opposition plus grave que la première, puisque lui-même était plus noble que ce autres choses, dont la destruction était la condition de sa conservation. Il se résigna donc au moindre des deux maux, il se permit la moins grave des deux oppositions: il décida que de ces divers genres d’êtres il devait, si certains venaient à manquer, prendre ceux qu’il aurait sous la main, dans la mesure qu’il jugerait, tout à l’heure, convenable; lorsqu’ils se trouveraient tous à sa portée, alors il lui faudrait user de circonspection, et choisir ceux d’entre eux dont la suppression ne constituerait pas une forte opposition à l’oeuvre de l’Agent, par exemple la pulpe des fruits dont la maturité est complète et qui contiennent des semences propres à la reproduction, à condition qu’il eût soin de ne pas manger ces semences, de ne pas les détruire, ni les jeter dans un lieu impropre à la végétation, comme des rochers, un terrain salsugineux, etc. S’il ne pouvait trouver de tels fruits, pourvus d’une pupe comestible, pommes, poires, prunes, etc., alors il pourrait prendre soit des fruits qui n’ont de comestible que les semences elles-mêmes, comme les noix, les châtaignes, soit des plantes potagères qui n’ont point encore atteint leur plein développement, à condition de s’adresser à ceux qui, parmi ces sorte de végétaux, se trouveraient en plus grande quantité et qui auraient une plus grande puissance de reproduction, de ne pas arracher leurs racines, et de ne pas détruire toutes leurs semences. Si ces végétaux manquaient, alors il pourrait prendre des animaux, ou leurs oeufs, à condition de ne prendre parmi les animaux que de ceux qui ne trouveraient en plus grand nombre, et de n’en pas détruire radicalement une espèce.

Telles sont les règles qu’il crut devoir s’imposer relativement au genre des choses dont il ferait sa nourriture.

En ce qui concerne la quantité, il purgea qu’elle devait être suffisante pour apaiser la faim, sans plus. Pour les intervalles de temps à observer, il jugea que lorsqu’il aurait pris la nourriture suffisante, il devait en rester là, et ne pas se mettre en quête d’autre chose, tant qu’il n’éprouverait pas une faiblesse l’entravant dans un des actes que lui imposait la deuxième assimilation, et dont il sera question ci-après.

Quand aux choses nécessaires pour conserver l’esprit animal en le protégeant extérieurement, il n’en était pas en peine, puisqu’il était vêtu de peau, et avait une demeure qui le mettait à l’abri des contingences du dehors; cela lui suffisait, et il ne jugea pas à propos de s’en occuper. Pour la nourriture, il observa les règles qu’il s’était prescrites et que nous venons d’exposer.

Il s’attacha ensuite à la deuxième sorte d’actes, c’est-à-dire l’assimilation aux corps célestes, leur imitation et l’acquisition de leurs qualités. Il étudia leurs attributs ou caractères, et il vit qu’ils se ramenaient à trois genres. Le premier comprenait des caractères qu’ils présentent par rapport aux choses qui sont au-dessous d’eux, dans le monde de la génération et de la corruption, à savoir la chaleur qu’ils leur communiquent par essence, et le froid qu’ils leur communiquent par accident, la lumière, la raréfaction et la condensation, en un mot toutes les modifications qu’ils y produisent, et grâce auxquelles elles deviennent aptes à recevoir l’influx des formes spirituelles, que répand sur elles l’Agent doué d’une existence nécessaire. Le deuxième genre comprenait des caractères qui leur appartiennent par essence, comme la transparence, l’éclat, la pureté, l’absence de ternissure et de souillure quelconque, le mouvement circulaire, soit autour de leur centre pour certains d’entre eux, soit, pour certains, autour du centre d’un autre. Le troisième genre comprenait des caractères qui leur appartiennent par rapport à l’Etre nécessaire, comme d’en avoir l’intuition perpétuelle, de ne point se détourner de lui, d’être épris de lui, de se conduire d’après son décret, de se plier à l’accomplissement de ses desseins, de ne se mouvoir que par sa volonté et sous la puissance de sa main. Il se mit donc à faire tous ses efforts pour se rendre semblable à eux dans ces trois genres de caractères.

En ce qui concerne le premier genre, il se rendait semblable à eux en s’imposant de ne point voir un animal ou une plante souffrir d’un besoin, d’un mal, d’un dommage, d’un empêchement dont il pût les délivrer, sans le faire disparaître: quand son regard tombait sur une plante à laquelle un objet formant écran offusquait le soleil, ou à laquelle s’attachait une autre plante de manière à lui nuire, ou qui était sur le point de périr de soif, il écartait l’écran si c’était possible, il détachait d’elle la plante nuisible en s’arrangeant pour ne point endommager celle qui nuisait, il revenait arroser la plante aussi souvent qu’il le pouvait. Quand son regard tombait sur un animal serré de près par une bête de prie, pris dans son nœud coulant, ou qui s’était enfoncé une épine, ou qui avait reçu dans les yeux ou dans les oreilles quelque objet nuisible, ou pressé par la soif, ou par la faim, il s’employait avec zèle à le délivrer de tout cela, il lui procurait à manger ou à boire. Quant son regard tombait sur une eau qui coulait pour aller abreuver des plantes ou des animaux, si un obstacle en arrêtait le cours, pierre tombée en travers ou barrage d’allusion apportée par le courant, il faisait disparaître cet obstacle. Il cessa de travailler assidûment à cette espèce du premier des genres d’assimilation aux corps célestes, jusqu’à ce qu’il y eût atteint la perfection.

En ce qui concerne le deuxième genre, il se rendait semblable aux corps célestes en s’imposant une continuelle propreté, en débarrassant son corps de toute saleté, de toute souillure, en se lavant fréquemment avec de l’eau, en se nettoyant les ongles, les dents, les parties cachées du corps, et les parfumant, autant qu’il lui était possible, avec des herbes odoriférantes et diverses sortes de cosmétiques odorant, en nettoyant et parfumant souvent ses vêtements, si bien qu’il était tout entier resplendissant de beauté, d’élégance, de propreté et de bonne odeur. En outre, il se livrait aux divers genres de mouvement circulaire : tantôt il faisait le tout de l’île par le rivage, et il en parcourait les diverses régions; tantôt il faisait le tour de sa demeure, ou il décrivait autour de quelque rocher un certain nombre de circuits, soit au pas ordinaire, soit au pas gymnastique; tantôt il tournait sur lui-même jusqu’à ce qu’il fût pris de vertige.

En ce qui concerne le troisième genre, il se rendait semblable aux corps célestes en fixant sa pensée sur cet Etre nécessaire et en rampant toute attache avec les choses sensibles, fermant ses yeux, bouchant ses oreilles, luttant de toutes ses forces contre l’entraînement de l’imagination, faisant de suprêmes efforts pour ne considérer que Lui seul et ne lui associer aucun objet dans sa pensée. Il avait recours pour cela au mouvement de rotation sur lui-même, s’excitant à l’accélérer; et lorsque son mouvement rotatoire atteignait une grande rapidité, les objets sensibles s’évanouissaient, l’imagination s’affaiblissait, ainsi que les autres facultés qui ont besoin d’instruments corporels, tandis que se fortifiait l’action de son essence, essence indépendante du corps, si bien que par moments sa pensée devenait pure de mélange et lui donnait l’intuition de l’Etre nécessaire.

Mais bientôt les facultés corporelles, revenant à la charge, faisaient évanouir cet état, et « ramené par elles au plus bas degré », il revenait à l’état précédent. Si une faiblesse l’envahissait qui l’entravait dans la poursuite de son but, il prenait quelque nourriture en se conformant aux règles ci-dessus énoncées; puis il se remettait à son travail d’assimilation aux corps célestes suivant les trois genres énumérés plus haut, et il s’y appliquait pendant un certain temps: il faisait effort contre ses facultés corporelles, elles faisaient effort contre lui, il luttait contre elles, elles luttaient contre lui. Et dans les moments où il prenait sur elles le dessus, où sa pensée était pure de mélange, il avait une lueur des états propres à ceux qui sont arrivés à la troisième assimilation.