La contemplation mystique

Puis, il se mit à poursuivre, la troisième assimilation, et à faire des efforts pour y atteindre. Il considéra donc les attributs de l’Etre nécessaire. Au cours de ses spéculations théoriques et avant d’aborder la pratique, il lui était apparu que ces attributs sont de deux sortes: des attributs positifs, comme la science, la puissance, la sagesse, et des attributs négatifs, comme l’exemption de la corporéité et des attruts des corps, de ce qui en est une suite, et ce qui s’y rattache, même de loin. Or, les attributs positifs impliquent cette exemption, pour que rien ne se trouve en eux des attributs des corps, en particulier la multiplicité. Donc, ces attributs positifs ne rendent point multiple son essence, et ils reviennent tous à une seule notion qui est son essence même. Il se mit donc à chercher comment il pourrait se rendre semblable à lui dans chacune de ces deux sortes d’attributs.

En ce qui concerne les attributs positifs, sachant qu’ils reviennent tous à son essence même et qu’ils ne contiennent aucune espèces de multiplicité, puisque la multiplicité est un attribut des corps, sachant d’autre part que la connaissance qu’il a de son essence n’est pas une notion surajoutée à son essence, mais que son essence est la connaissance qu’il a de son essence, et que la connaissance qu’il a de son essence est son essence, il comprit que s’il pouvait lui-même connaître l’essence divine, cette connaissance par laquelle il connaîtrait l’essence de Dieu ne serait pas une notion surajoutée à l’essence division, mais qu’elle serait Lui-même; et vit que se rendre semblable à lui par les attributs positifs, cela consistait à ne connaître que Lui seul sans lui associer aucun attribut corporel. C’est à quoi il s’appliqua.

En ce qui concerne les attributs négatifs, ils reviennent tous à l’exemption de la corporéité. Il entreprit donc d’éliminer de sa propre essence les attributs de la corporéité. Il en avait déjà éliminé beaucoup pendant qu’il s’exerçait précédemment à s’assimiler aux corps célestes, mais il en restait encore un grand nombre, comme le mouvement circulaire, car le mouvement est un des attributs les plus caractéristiques des corps, le soin des animaux et des plantes, la compassion pour eux, le souci de les débarrasser d’entraves; car ce sont là aussi des attributs corporel, puisque, d’abord, il ne les voyait que par une faculté qui est corporelle, et qu’il travaillait à leur être utile par une faculté également corporelle. Il entreprit donc d’éliminer de son âme tous ces attributs, puisque aucun ne convenait à l’état vers lequel il tendait maintenant; et il se réduisit à demeurer immobile dans le fond de sa caverne, tête baissée, paupières closes, s’abstrayant des objets sensibles et des facultés corporelles, concentrant ses préoccupations et des pensées uniquement sur l’Etre nécessaire, sans lui associer rien d’autre. Dès que s’offrait à l’image de quelque autre objet, il l’écartait énergiquement de son imagination et la chassait. Il s’entraîna à cet exercice et il y travailla longtemps. Il lui arrivait de passer plusieurs jours sans manger et sans remuer. Et, au plus fort de cette lette, parfois disparaissaient de sa mémoire et de sa pensée toutes les choses autres que son essence propre. Mais cette dernière ne disparaissait pas tandis qu’il était plongé dans l’intuition de l’Etre Véritable et Nécessaire; et il s’en affligeait, sachant que c’était là un mélange dans l’intuition pure, et un partage de l’attention.

Il persévéra dons dans ses efforts pour arriver à l’évanouissement de la conscience de soi, à l’absorption dans l’intuition pure de l’Etre Véritable; et il y réussit enfin: tout disparut de sa mémoire et de sa pensée, « les cieux, la terre, et ce qui est entre eux », toutes les formes spirituelles, toutes les facultés corporelles, toutes les facultés séparées de toute matière, à savoir les essences qui ont la notion de l’Etre Véritable; et sa propre essence disparut avec toutes ces essences. Tout cela s’évanouit, se dissipa « comme des atomes disséminés ». il ne resta que l’Unique, le Véritable, l’Etre permanent, lui disant avec Sa parole, qui n’est pas une notion surajoutée à Son essence: que, Irrésistible ». Il comprit sa parole et entendit son appel, bien qu’il ne connût aucun idiome ni pour le comprendre ni pour le parler. Il s’abîma dans cet état; et il perçut « ce qu’aucun oeil n’a vu, qu’aucune oreille n’a entendu, qui ne s’est jamais présenté au coeur d’un mortel ».

N’attache dons pas ton coeur à la description d’une chose que ne peut se représenter un coeur humain. Car beaucoup de choses que se représente le coeur des humains sont difficiles à décrire; mais combien l’est d’avantage une chose que le coeur, par aucune voie, ne saurait arriver à se représenter, qui n’appartient pas au même monde que lui, qui n’est pas du même ordre!

Par le mot coeur, je n’entends point l’organe corporel appelé coeur, ni l’esprit logé dans sa cavité, mais la forme de cet esprit, forme qui, par ses facultés, se répand dans le corps de l’homme. Car chacun des trois porte le nom de coeur; mais il n’y a aucun moyen que cette chose puisse être saisie par l’un des trois. Or, on ne saurait exprimer que ce qu’ils peuvent saisir; et vouloir qu’on exprime cet état, c’est vouloir l’impossible; c’est comme si quelqu’un voulait goûter les couleurs en tant que couleurs, ou voulait le noir, par exemple, soit doux ou acide.

Toutefois, nous ne te quitterons pas sans te donner, sur les merveilles qu’il perçut en cette station, quelques indications sous forme allégorique, et non en frappant à la porte de la vérité, puisque pour acquérir une connaissance exacte de ce qui est perçu dans cette station, il n’y a pas d’autre moyen que d’y arriver. Ecoute donc maintenant avec les oreilles de ton coeur, regarde avec les yeux de ton intellect, ce que je vais t’indiquer, peut-être y trouveras-tu une direction qui te mettra dans le droit chemin. La seule condition que te t’impose, c’est de ne pas me demander présentement de te donner de vive voix une explication plus ample que celle que je confie à ce feuilles: car le champ est étroit, et déterminer par des mots un objet inexprimable de sa nature, c’est chose périlleuse.

Je te dirai donc qu’après avoir perdu le sentiment de son essence et de toute les essences pour ne plus voir en fait de réalité que l’Unique, le Stable, qu’après avoir perçu ce qu’il avait perçu. Lorsque, ensuite, revenu de l’état où il s’était trouvé, et qui ressemblait à l’ivresse, il considéra de nouveau les autres choses, alors il lui vint à l’esprit qu’il n’avait pas d’essence par laquelle se distinguât de l’essence du Véritable; que sa véritable essence était l’essence du Véritable; que ce qu’il avait considéré auparavant comme son essence, distincte de l’essence du Véritable, n’était rien véritablement, et qu’il n’y avait là que l’essence du Véritable; qu’il en était d’elle comme de la lumière du soleil qui tombe sur les corps opaques et qui apparaît en eux: bien qu’on l’attribue au corps dans lequel elle apparaît, elle n’est autre chose en réalité que la lumière du soleil. Si ce corps disparaît, sa lumière disparaît; mais la lumière du soleil demeure dans intégrité: elle n’est pas diminuée par la présence de ce corps, elle n’est pas augmentée par son absence; dès qu’il survient un corps propre à réfléchir une telle lumière, il la réfléchit; si un tel corps fait défaut, la réflexion fait défaut et n’a pas de raison d’être.

Il se confirma dans cette pensée en considérant cette vérité dont il avait établi l’évidence, que l’essence du Véritable, puissant et Grand, n’admet aucune espèce de multiplicité, que la connaissance qu’il a de son essence est son essence même; d’où résultait pour lui nécessairement que celui qui arrive à posséder la connaissance de Son essence possède Son essence. Or, il était arrivé à posséder la connaissance: il possédait donc l’Essence. Mais cette Essence ne peut être présente qu’à elle-même, et sa présence elle-même c’est l’essence; il était donc l’Essence elle-même. De même toutes les essences séparées de la matière et connaissant cette Essence véritable, qui lui étaient apparues précédemment comme plusieurs: elles devenaient pour lui, en vertu de cette argumentation spécieuse, une seule et même chose.

Peut-être cette méprise se fût-elle affermie dans son âme, si Dieu n’était venu l’assister de sa grâce et le remettre dans la bonne voie. Il comprit alors que s’il s’était mépris, il le devait à un reste de l’obscurité des corps, à une confusion venant des choses sensibles: car le beaucoup et le peu, l’un, l’unité et la pluralité, la réunion et la séparation, son autant de détermination des corps; et ces essences séparés, qui connaissent l’essence du Véritable, Puissant et Grand, étant exemptes de matière, on ne doit dire ni qu’elles sont plusieurs, ni qu’elles sont un, parce que la pluralité ne vient que de la séparation numérique des essences l’une d’avec l’autre, l’unité, de même, n’existe que par la réunion, et rien de tout cela ne se comprend que dans les notions composées, mêlées de matière. Mais il devient ici très difficile de s’exprimer. Car si tu parles de ces essences séparées sous la forme du pluriel, comme nous le faisons en ce moment, cela donne à penser qu’il y a en elles une multiplicité, tandis qu’elles sont exemptes de multiplicité; et si tu en parles sous la forme du singulier, cela donne à penser qu’elles ne font qu’un, ce qui leur répugne également.

Il me semble voir se dresser ici une de ces chauves-souris dont le soleil blesse les yeux, et l’entendre s’écrier, en s’agitant dans les chaînes de sa ténébreuse ignorance: « Vraiment, ta subtilité dépasse les bornes au point d’abdiquer le naturel des homme raisonnables et de rejeter le décret de la raison: car c’est une des décrets de la raison qu’une chose est une ou multiple ». Mais qu’il modère son ardeur, qu’il laisse là ses intempérances de langage, qu’il se défie de lui-même, et qu’il s’instruise en considérant le monde sensible et vit dont il est lui-même une partie, comme faisait Hayy Ibn Yaqdhân lorsque, l’examinant à un certain point de vue, il le voyait multiple d’une multiplicité impossible à embrasser, échappant à toute limite, puis l’examinant à un autre point de vue, il le voyait un, et demeurait indécis touchant cette question, sans pouvoir la trancher en un sens plutôt que dans l’autre. Pourtant, le monde sensible est la partie du pluriel et du singulier; c’est en lui que se comprend leur vraie nature; c’est en lui qu’apparaissent la séparation et la réunion, la localisation, la distinction numérique, la rencontre et la dispersion. Que pensera-t-il donc du monde divin, auquel on ne peut appliquer les mots de tout et de partie; au sujet duquel on ne peut proférer aucun des termes auxquels nos oreilles sont accoutumées, sans y supposer quelque chose de contraire à la réalité; que celui-là seul connaît qui en a eu l’intuition, et dont la vraie nature n’est saisie que par celui qui y est parvenu! Quant au reproche qu’il articule: « Tu en es venu jusqu’à abdiquer le naturel des hommes raisonnables et à rejeter le décret de la raison », nous lui accordons cela, et nous le laissons avec sa raison et ses hommes raisonnables. Car la raison dont ils veulent parler, lui et ses pareils, n’est autre chose que la faculté logique qui passe en revue les choses sensibles individuelles pour en dégager l’idée générale; et les hommes raisonnables dont il parle sont ceux qui pratiquent ce procédé spéculatif; tandis que le procédé dont nous parlons est au-dessus de tout cela. Qu’il se bouche dont les oreilles pour n’en pas entendre parler, celui qui ne connaît rien en dehors des choses sensibles et de leur idées générales; et qu’il retourne avec ses pareils, « gens qui ne connaissent que les apparences de la vie d’ici-bas, et quant à l’autre vie, n’en ont cure ».

Si tu es de ceux qui se contentent de ce genre d’allusions et d’indications en ce qui concerne les choses du monde divin, et si tu n’attribues par aux expressions que nous appliquons aux intelligibles la signification que l’usage courant leur attribue, nous le dirons encore quelque chose de ce que perçut Hayy Ibn Yaqdhân dans la station, mentionnée précédemment, de ceux qui possèdent la vérité.