Spéculum

Alors il se demanda comment il pourrait parvenir à la continuité de cette vision en acte, de façon qu’il ne lui arrivât jamais de s’en détourner. Il attachait sa pensée à cet Etre pendant un moment; mais bientôt quelque objet sensible venait s’offrir à sa vue, le cri d’un animal frappait son oreille, une image se présentait à son esprit; ou bien il éprouvait une douleur dans un membre, ressentait à son esprit; ou bien il éprouvait une douleur dans un membre, ressentait la faim, la soif ou le froid, ou la chaleur, ou il avait besoin de se lever pour évacuer ses excréments. Alors, troublé dans sa méditation et sorti de l’état où il se trouvait, il ne parvenait qu’à grand peine à se remettre dans cet état d’intuition; et il craignait de voir la mort fondre sur lui à l’improviste, pendant qu’il était en état de distraction, et de tomber ainsi dans le malheur éternel, dans la douleur de la séparation.

Cette situation lui était pénible, et il n’en pouvait trouver le remède. Il se mit à passer en revue toutes les espèces d’animaux, observant leurs actions et leurs occupations, dans l’espoir de découvrir chez certains d’entre eux la notion de cet Etre et un effort vers lui, et d’apprendre d’eux quelque chose qui serait cause de son salut. Mais il les vit tous occupés seulement à se procurer leur nourriture, à satisfaire l’envie de manger, l’envie de boire, l’appétit sexuel à chercher l’ombre ou la chaleur, et absorbés par ces divers soins nuit et jour, jusqu’au moment de leur mort, jusqu’au terme de leur existence; il n’en voyait aucun s’écarter de ce programme, ni se livrer jamais à une autre occupation. Il en conclut qu’ils ne connaissent pas cet Etre, qu’ils n’ont aucun désir de lui, aucun souci de le connaître, et qu’ils tendent tous au néant ou à un état semblable au néant.

Lorsqu’il eut porté ce jugement sur les animaux, il comprit qu’il s’appliquait à plus forte raison aux plantes, puisque les plantes n’ont qu’en partie les perceptions qu’ont les animaux: si donc le mieux doué de perception n’atteint pas à cette connaissance, le moins bien doué de perception est moins capable encore d’y atteindre. D’autant qu’il voyait toutes les actions des plantes se borner à la nutrition et à la reproduction.

Ensuite, il considéra les astres et les sphères. Il vit qu’ils ont tous des mouvements réglés et accomplissent leur course suivant certaines lois; qu’ils sont transparents et brillants, inaccessibles au changement et à la corruption. Il lui parut fortement probable qu’ils ont, outre leurs corps des essences connaissant cet Etre nécessaire, et que ces essences intelligentes ne sont ni des corps, ni imprimées dans des corps. Et comment n’aurait-ils point de telles essences, étrangères à la corporalité, lorsqu’il en avait une, lui qui était si faible et qui avait tant besoin des choses sensibles! Car il faisait partie des corps corruptibles et cependant, malgré son infirmité, il n’en avait pas moins une essence étrangère aux corps et incorruptible. Il conclut donc que les corps célestes sont à plus forte raison dans le même cas, qu’ils connaissent cet Etre nécessaire et qu’ils en ont éternellement une intuition actuelle, parce que rien d’analogue aux empêchements qui venaient interrompre la continuité de son intuition, à lui, et qui provenaient de l’intervention des objets sensibles, ne se rencontre dans les corps célestes.

Alors, il se demanda pourquoi, seul entre toutes les espèces animales il avait le privilège de cette essence qui le rendait semblable aux corps célestes.

Or, il s’était assuré précédemment, à propos des quatre éléments et de la transformation des uns dans les autres, que de tout ce qui est à la surface de la terre rien ne conserve sa forme, mais que la génération et la corruption s’y succèdent indéfiniment; que la plupart de ces corps sont mélangés, composés de choses contraires, et c’est pourquoi ils tendent vers la corruption; qu’il ne s’en trouve aucun de pur, et que ceux qui se rapprochent de la pureté, de l’absence de mélange et d’adultération, sont très peu sujets à la corruption, comme l’or et l’hyacinthe. Or, les corps célestes sont simples, purs; par suite, ils ne sauraient être sujets à la corruption, et les formes ne s’y succèdent point.

Il avait aussi la certitude que parmi tous les corps qui sont dans le monde de la génération et de la corruption, il en est dont l’essence se compose d’une seule forme ajoutée à la notion de la corporéité: ce sont les autre éléments; et il en est d’autres dont l’essence se compose de plusieurs formes, comme les plantes et les animaux.

Or, une chose dont l’essence est composée d’un plus petit nombre de formes et des actes moins nombreux, elle est plus éloignée de la vie; et si elle se trouve complètement dépourvue de forme, elle n’a aucun accès à la vie, elles est dans un état semblable au néant. Celles dont l’essence se compose de formes plus nombreuses ont des actes plus nombreux et sont mieux en mesure d’accéder à la vie; et si cette forme est de telle sorte qu’elle ne puisse, par aucun moyen, être séparée de la matière à laquelle elle est exclusivement affectée, alors la vie est au plus haut point manifeste, durable et intense. La chose complètement dépourvue de forme, c’est la hylè, la matière; elle n’a aucune vie, elle est semblable au néant. Ce qui est constitué par une seule forme, ce sont les autre éléments, qui sont au plus bas degré de l’existence dans le monde de la génération et de la corruption; c’est d’eux que sont composées les choses douées de plusieurs formes. Mais ces éléments ont une vie extrêmement faible, puisqu’ils ne se meuvent que d’un seul mouvement; et s’ils ont une vie faible, c’est parce que chacun d’entre eux a un contraire manifestement opposé, qui contrecarre sa tendance naturelle et s’efforce de lui ôter sa forme; ce qui fait que son existence manque de stabilité et que sa vie est faible. La vie des plantes a plus de force que celle des éléments; et celles des animaux se manifeste encore davantage. En voici la raison. Lorsque, dans un de ces composés, la nature d’un des éléments domine, celui-ci, en vertu de sa force dans le composé, l’emporte sur les natures des autres éléments, neutralise leurs forces, et le composé, recevant le caractère de l’élément dominant, n’est apte par suite qu’à une vie rudimentaire, comme cet élément lui-même n’est apte qu’à une vie rudimentaire, et débile. Lorsque, au contraire, dans un de ces composés, la nature d’aucun des éléments ne domine alors les éléments s’y font équilibre exactement, aucun d’eux ne neutralise la force d’un autre plus que la sienne propre n’est neutralisée par lui, et les actions qu’ils exercent les uns sur les autres sont équivalentes, aucun élément ne manifeste la sienne, dans le composé, à un degré supérieur, aucun ne le domine, et ce composé, loin de ressembler à l’un des éléments, est comme si sa forme n’avait pas de contraire; par suite, il se trouve apte à la vie. Plus cet équilibre est compensé, parfait, éloigné du déséquilibre, plus aussi le composé est éloigné d’avoir un contraire et plus sa vie est parfaite.

Or, comme l’esprit animal, qui a pour siège le coeur, réalise un haut degré d’équilibre, car il est plus subtil que la terre et l’eau, plus épais que le feu et l’air, il tient le milieu même, aucun des éléments ne s’oppose à lui d’une opposition manifeste, et il est disposé, par conséquent, à la forme de l’animalité.

Il vit que de ces prémisses résultaient nécessairement les conséquences suivantes :

Le mieux équilibré de ces esprits animaux est apte à la vie la plus parfaite qui soit dans le monde de la génération et de la corruption; on peut presque dire de cet esprit que sa forme n’a pas de contraire; et il ressemble par conséquent aux corps célestes, dont les formes n’ont pas de contraire. En outre, l’esprit d’un tel animal, étant véritablement intermédiaire entre les éléments, ne se meut pas d’une manière absolue vers le haut ni vers le bas; et s’il pouvait être placé au meilleur de la distance qui s’étend entre le centre et la limite la plus élevée où aboutit le feu, sans subir une corruption, il y demeurait immobile, sans chercher à monter ni à descendre; s’il se mouvait d’un mouvement de déplacement, ce serait pour tourner autour du milieu, comme font les corps célestes; s’il se mouvait sur place, ce serait en tournant sur lui-même; et il serait de figure sphérique, aucune autre n’étant possible. Par conséquent il a une étroite ressemblance avec les corps célestes.

Comme il avait examiné les manières d’être des animaux sans rien apercevoir en eux qui lui fit supposer qu’ils eussent quelque notion de l’Etre nécessaire, tandis qu’il savait que sa propre essence en possédait la notion, il décida donc qu’il était l’animal doué d’une âme parfaitement équilibrée, l’animal semblable aux corps célestes. Il comprit qu’il était une espèce différente des autres espèces d’animaux, qu’il était créé pour une autre fin et destiné à quelque chose de grand à quoi n’était destinée aucune autre espèce animale. C’était une marque suffisante de sa noblesse, que la plus vile de deux parties dont il était composé, la partie corporelle, fût de toutes les choses la plus semblable aux substances célestes, extérieures au monde de la génération et de la corruption, exemptes des accidents de défaut, de transformation et de changement. Quant à la plus noble de ses deux parties, c’était la chose par laquelle il connaissait l’Etre nécessaire, et cette chose intelligente était une chose souveraine, divine, immuable, inaccessible à la corruption, étrangère à toutes les déterminations des corps, insaisissable aux sens ou à l’imagination, inconnaissable par tout instrument de connaissance autre qu’elle-même, mais connaissable à elle-même, qui est à la fois l’intelligent, l’intelligible et l’intelligence, le connaissant, le connaissable et la connaissance, sans présenter pour cela aucune pluralité, car pluralité et séparation sont des attributs des corps et des accompagnements des corps, tandis qu’il n’y a là ni corps, ni attribut d’un corps, ni accompagnement d’un corps.

Lorsqu’il eut compris en quoi seul entre toutes les espèces animales, il ressemblait aux corps célestes, il vit qu’il était obligatoire pour lui de les prendre pour modèles, d’imiter leur actions, et de faire tous ses efforts pour se rendre semblable à eux.

De même encore il vit que, par la partie la plus noble de lui-même, qui lui donnait la connaissance de l’Etre nécessaire, il avait quelque ressemblance avec cet Etre, en tant que cette partie était exemple des attributs corporels, comme l’Etre nécessaire en est exempt. Il y avait donc aussi obligation pour lui de travailler à acquérir lui-même ses qualités à tous les points de vue où cela était possible, de prendre son caractère, d’imiter ses actes, de s’appliquer avec zèle à l’accomplissement de sa volonté, de s’abandonner à lui, d’acquiescer à tous ses décrets de tout coeur, extérieurement et intérieurement, au point de s’en réjouir, fussent-ils pour son corps une cause de douleur, de dommage, et même de destruction totale.

De même il vit qu’il avait, d’autre part, quelque ressemblance avec toutes les espèces animales, par la partie vile de lui-même, qui appartenait au monde de la génération et de la corruption, à savoir le corps ténébreux et grossier, qui demandait à ce monde diverses choses sensibles, la nourriture, la boisson, l’union sexuelle. Il vit aussi que ce corps ne lui avait pas été donné en vain et ne lui avait pas été joint sans utilité, qu’il y avait obligation pour lui de s’en occuper, de l’entretenir; mais il ne pouvait s’acquitter de ce soin que par des actions semblables à celles de tous les animaux.

Donc, les actes auxquels il était obligé se présentaient à lui comme ayant un triple objet. C’étaient :

Ou bien des actes par lesquels il s’assimilerait aux animaux dépourvus de raison;

Ou bien des actes par lesquels il s’assimilerait aux corps célestes;

Ou bien des actes par lesquels il s’assimilerait à l’Etre nécessaire.

La première assimilation s’imposait à lui en tant qu’il avait un corps ténébreux, muni de membres distincts, de facultés diverses, et animé d’appétits variés.

La deuxième assimilation s’imposait à lui en tant qu’il possédait l’esprit animal logé dans le coeur, principe du corps entier et des facultés qui sont en lui.

La troisième assimilation s’imposait à lui en tant qu’il était lui, c’est-à-dire en tant qu’il était l’essence par laquelle il connaissait cet Etre nécessaire; et il savait déjà que son bonheur et sa délivrance du malheur éternel résidaient dans la continuelle intuition de cet Etre nécessaire, et exigeaient qu’il ne se détournât plus de lui, fût-ce pendant la durée d’un clin d’oeil.

Ensuite, il se demanda de quelle manière il pourrait obtenir cette continuité; et ses réflexions l’amenèrent à conclure qu’il devait travailler à ces trois sortes d’assimilation. En

ce qui concerne la première, elle ne lui servirait en rien à acquérir cette intuition; elle ne pouvait que l’en distraire et y faire obstacle, puisqu’elle ne s’applique qu’aux choses sensibles, et que toutes les choses sensibles sont un voile qui intercepte cette intuition. Mais cette assimilation est indispensable à la conservation de cet esprit animal, par lequel se réalise la deuxième assimilation, l’assimilation aux corps célestes; et par là elle est nécessaire, bien qu’elle ne soit pas exempte de l’inconvénient signalé. Quant à la deuxième assimilation, elle lui procurerait une grande partie de l’intuition continue. Mais c’est une intuition qui n’est pas sans mélange; car celui qui a cette sorte d’intuition a conscience, en même temps, de sa propre essence et a un regard vers elle, ainsi qu’il sera montré plus loin. Enfin, la troisième assimilation donne l’intuition pure, l’absorption absolue, qui exclut tout regard vers un objet autre que l’Etre nécessaire. Celui qui a cette intuition, sa propre essence ne lui est plus présente, elle a disparu, elle s’est évanouie, et de même toutes les autres essences nombreuses ou non, sauf l’essence de l’Unique, du Véritable, du Nécessaire, Grand, Très-Haut et Tout-Puissant.