La
raison contemplative
La
méthode spéculative
Genèse
du mythe
Les
différents cycles
Les
principes de la causalité
Empirisme
et induction
Corruption
et corps subtils
Genèse
Spéculum
La
déduction métaphysique
La
contemplation mystique
L’unité
de l’existence
Quant à la fin de son histoire, je vais te la raconter. Lorsqu’il revint au monde sensible après l’excursion qu’il avait faite, il prit en dégoût les soins de la vie d’ici-bas, il éprouve un vif désir de l’autre vie, et s’efforça de revenir à cette station par les mêmes moyens qu’il avait employés précédemment. Il y parvint, avec moins de peine que la première fois, et y demeura plus longtemps; après quoi il revint au monde sensible. Puis, de nouveau, il s’efforça d’arriver à sa station. Cela lui fut plus facile que la première et la seconde fois, et il y demeura plus longtemps. Il lui devint de plus en plus facile d’arriver à sa station sublime, et il y demeura chaque fois plus longtemps; si bien qu’enfin il y parvenait dès qu’il voulait, et n’en sortait que lorsqu’il voulait. Il s’attachait donc à sa station, ne s’en détournant que forcé par les exigences de son corps, qu’il avait d’ailleurs réduites autant que faire se pouvait. Mais il souhaitait, outre cela, que Dieu, Puissant et Grand, le débarrassât tout à fait de son corps, qui le sollicitait à abandonner cette station, délivré de la douleur qu’il éprouvait lorsqu’il était détourné de cette station et rappelé aux exigences du corps. Il demeura dans cette station jusqu’à ce qu’il eût dépassé le septième septénaire de son existence, c’est-à-dire l’âge de cinquante ans. C’est alors qu’il entra en relation avec Açâl; et ce qui lui arriva avec lui, nous allons te le raconter, s’il plaît au Dieu très-haut.
On rapporte que dans une île voisine de l’île ou Hayy Ibn Yaqdhân était né suivant l’une des deux versions différentes relatives à son origine, s’était introduite une des religions de bon aloi issues de l’un des anciens prophètes (les bénédictions de Dieu soient sur eux!). C’était une religion qui exprimait toutes les réalités véritables par des symboles qui en donnaient des images et en imprimaient des esquisses dans les âmes, comme c’est l’usage dans les discours qui s’adressent au vulgaire. Cette religion ne cessa pas de s’étendre dans cette île, d’y devenir puissante et de prévaloir, jusqu’à ce qu’enfin le roi de cette île l’embrassa et engagea les gens à y adhérer.
Dans cette île vivaient alors deux hommes de mérite et de bonne volonté: l’un se nommait Açal et l’autre Salâmân. Il eurent connaissance de cette religion et l’embrassèrent avec ardeur, s’attachant à observer tous ses préceptes, s’astreignant à ses pratiques, et s’en acquittant de compagnie. Ils cherchaient parfois à comprendre les expressions traditionnelles de cette Loi religieuse relatives aux attributs de Dieu Puissant et Grand, à ses anges, à la description de la résurrection, des récompenses et des châtiments. L’un d’eux, Açal, cherchait davantage à pénétrer le sens caché, à découvrir la signification mystique, il était plus porté à l’interprétation allégorique. Sâlâmân s’attachait davantage au sens extérieur, il était plus porté à s’abstenir de l’interprétation allégorique, du libre examen et de la spéculation. Mais l’un et l’autre s’adonnaient avec zèle aux pratiques extérieures, à l’examen de conscience, à la lutte contre les passions.
Or, il y avait dans cette Loi religieuse des maximes qui engageaient à la retraite, à la solitude, montrant en elles la délivrance et le salut; il y avait aussi d’autres maximes qui recommandaient la fréquentation et la société des hommes. Açal s’attachait à rechercher la retraite et donnait la préférence aux maximes qui la recommandaient, à cause de son naturel enclin à une continuelle méditation, à la recherche des explications, à l’approfondissement du sens caché des symboles; et c’est surtout dans la solitude qu’il avait l’espoir d’y parvenir. Salâmân, au contraire, s’attachait à la société des hommes, et donnait la préférence aux maximes qui la recommandaient, à cause de sa naturelle répugnance à la méditation et au libre examen: il estimait que cette fréquentation est propre à écarter la tentation satanique, à éloigner les mauvaises pensées, à protéger contre les instigations des démons. Cette divergence d’opinion fut cause de leur séparation.
Açal avait entendu parler de l’île dans laquelle on a rapporté que Hayy Ibn Yaqdhân avait été formé par génération spontanée: il en connaissait la fertilité, les ressources, le climat tempéré, et pensait que l’isolement dans cette île conviendrait à la réalisation de ses voeux. Il résolut de s’y transporter, et d’y passer loin des hommes le reste de sa vie. Il réalisa tous ses biens, en employa une partie à l’affrètement d’un navire destiné à le transporter dans cette île, distribua le reste aux pauvres, dit adieu à son compagnon, et monta sur la croupe des flots. Les matelots, après l’avoir conduit dans cette île, le débarquèrent sur le rivage et l’y laissèrent. Açal demeura donc dans l’île, à adorer Dieu Puissant et Grand, à le magnifier, à le sanctifier, à méditer sur ses beaux noms et ses attributs sublimes, sans que sa pensée fût interrompue, sans que sa méditation fût troublée.
Quant il avait besoin de nourriture, il mangeait des fruits de l’île, ou des animaux qu’il y prenait, autant qu’il en fallait pour apaiser sa faim. Il demeura ainsi pendant un certain temps, dans une félicité parfaite, en société intime et en conversation familière avec son Seigneur; et chaque jour il recevait de lui des bienfaits manifestes, des faveurs signalées, des marques de complaisance à satisfaire ses désirs et à lui procurer la nourriture, qui le confirmaient dans sa foi absolue et rafraîchissaient son coeur.
Pendant ce temps, Hayy ibn Yaqdhân était profondément plongé dans ses extases sublimes, et il ne quittait sa caverne qu’une fois par semaine pour prendre la nourriture qui se présentait à lui. C’est pourquoi Açal ne le découvrit pas tout d’abord: il faisait le tour de l’île et en visitait les différentes parties sans voir un être humain ni en apercevoir la trace. Ce fut pour lui un surcroît de joie et une satisfaction intime, vu la résolution qu’il avait prise de chercher la retraite et l’isolement absolu.
Mais il advint enfin qu’un jour, Hayy Ibn Yaqdhân étant sorti pour chercher sa nourriture au moment où Açâl arrivait au même lieu, ils s’aperçurent l’un l’autre. Açâl ne douta pas que ce fût un pieux anachorète venu dans cette île pour mener une vie retirée, comme lui-même y était venu; il craignit, s’il l’abordait et faisait sa connaissance, que ce ne fût une cause de trouble pour son état et un obstacle à la réalisation de ses désirs. Quant à Hayy Ibn Yaqdhân, il ne sut ce qu’était cet être, car il ne reconnaissait en lui la forme d’aucun des animaux qu’il avait déjà vus; et Açâl portait une tunique noire en poil et en laine qu’il prit pour un tégument naturel. Il s’arrêta donc étonné à le considérer longuement. Alors Açâl eut recours à la fuite, craignant qu’il ne le détournât de son état. Hayy Ibn Yaqdhân se mit à sa pour suite, poussé par sa tendance naturelle à tout approfondir. Mais voyant qu’il fuyait à toute vitesse, il resta en arrière et se déroba à sa vue. Açâl crut qu’il avait renoncé à le poursuivre et qu’il s’en était allé. Il se livra donc à la prière, à la lecture, aux invocations, aux larmes, aux supplications et aux lamentations, au point d’oublier tout le reste.
Alors Hayy Ibn Yaqdhân s’approcha de lui peu à peu, sans qu’Açal s’en aperçut; et il fût bientôt assez près de lui pour l’entendre lire et louer Dieu, pour voir son humble posture et ses larmes: il entendit une belle voix et des articulations ordonnées telles qu’il n’en avait entendu proférer par aucun animal. Il observa ses formes et ses traits, constata qu’il avait le même aspect que lui-même, et comprit que la tunique dont il était couvert n’était pas une peau naturelle, mais un vêtement d’emprunt comme son propre vêtement. Voyant son humble attitude, ses supplications et ses larmes, il ne douta pas qu’il ne fût une des essences qui connaissent le Véritable.
Il se sentit porté vers lui, désireux de savoir ce qu’il avait, et qu’elle était la raison de ses larmes. Il s’avança plus près de lui, et Açâl, l’apercevant enfin, prit vivement sa course. Hayy Ibn Yaqdhân le poursuivit non moins vivement. Doué par Dieu d’une grande force et d’une parfaite organisation physique aussi bien qu’intellectuelle, il ne tarda pas à le rejoindre, le saisit, le maintint, et le mit dans l’impossibilité de prendre le large. Le voyant vêtu de peaux de bêtes velues, et pourvu d’une chevelure si longue qu’elle lui couvrait une grande partie du corps, voyant sa rapidité à la course et sa grande force, Açâl fût sais d’effroi; il se mit à l’apaiser et à l’implorer avec des paroles que Hayy ibn Yaqzân ne comprenait pas, dont il ignorait l’office, et dans lesquelles il distinguait seulement des signes de frayeur. Il chercha donc à le rassurer par des inflexions de voix qu’il avait apprises de certains animaux, lui passant la main sur la tête et sur les côtés, le caressant, lui manifestant de la bonne humeur et de la gaieté, si bien que, revenu de sa frayeur, Açâl comprit qu’il ne lui voulait aucun mal.
Or, Açâl autrefois, à cause de son goût pour la science de l’interprétation, avait appris la plupart des langues, et il y était expert. Il adressa donc la parole à Hayy Ibn Yaqdhân, et lui demanda des renseignements sur lui, dans toutes les langues qu’il connaissait, s’efforçant de se faire comprendre de lui, mais en vain: Hayy Ibn Yaqdhân, dans tout cela, admirait ce qu’il entendait, sans en saisir le sens, et sans y voir autre chose que l’affabilité et le bon accueil. En sorte que chacun d’eux considérait l’autre avec étonnement.
Açâl avait sur lui un reste des provisions qu’il avait apportées de l’île habitée. Il en offrit à Hayy Ibn Yaqdhân. Celui-ci ne savait ce que c’était, car il n’avait encore rien vu de pareil. Açâl en mangea et lui fit signe d’en manger. Mais Hayy Ibn Yaqdhân pensa aux règles qu’il s’était imposées relativement à la nourriture; ne sachant qu’elle était la nature des mets qu’on lui présentait, et s’il lui était ou non licite d’en manger, il s’en abstint. Açâl ne cessa de l’y engager instamment. Eprouvant déjà pour lui une vive sympathie et craignant de l’affliger s’il persistait dans son refus, Hayy Ibn Yaqdhân en prit et en mangea. Mais après qu’il l’eut goûté et qu’il l’est trouvé bon, il lui parut qu’il avait mal agi en violant les règles qu’il s’était promis d’observer concernant la nourriture: il se repentit de son action et voulut se séparer d’Açâl, reprendre son occupation favorite, chercher à revenir à sa station sublime.
Mais l’intuition extatique ne lui revenant pas promptement, il jugea bon de demeurer avec Açâl dans le monde de la sensation jusqu’à ce que, ayant approfondi son cas, il ne restât plus en son âme aucune curiosité à son endroit, ce qui lui permettrait alors de revenir à sa station sans que rien vint l’en distraire. Il se livra donc à la fréquentation d’Açâl. De son côté Açâl, voyant qu’il ne parlait point, fut rassuré touchant les dangers qu’il pouvait faire courir à sa dévotion; il espérait lui enseigner le langage, la science, la religion, mériter par là une plus grande récompense et s’approcher davantage de Dieu.
Açâl se mit donc à lui enseigner d’abord le langage. Il lui montrait les objets mêmes en prononçant leurs noms; il les lui répétait en l’invitant à les prononcer. Celui-ci les prononçait à son tour en les montrant. Il arriva de la sorte à lui enseigner tous les noms, et petit à petit il parvint, en un temps très court, à le remettre en état de parler.
Açâl se mit alors à l’interroger sur lui, sur l’endroit d’où il était venu dans cette île. Hayy ibn Yaqdhân lui apprit qu’il ignorait quelle pouvait être son origine, qu’il ne se connaissait ni père ni mère, sauf la gazelle qui l’avait élevé. Il le renseigna sur tout ce qui le concernait, et sur les connaissances qu’il avait progressivement acquises jusqu’au moment où il était parvenu au degré de l’union.
Lorsqu’il l’eut entendu expliquer ces vérités, les essences séparées du monde sensible, instruites de l’essence du Véritable, Puissant et Grand, l’essence du Véritable, Très-Haut et Glorieux, avec ses attributs sublimes, expliquer, autant que faire se pouvait, ce qu’il avait vu, dans cet état d’union, de la félicité de ceux qui sont arrivés à l’union et des souffrances de ceux qui en sont exclus par un voile, Açâl ne douta point que toutes les traditions de sa Loi religieuse relatives à Dieu, Puissant et Grand, à ses anges, à ses livres, à ses envoyés, au jour dernier, à son paradis et au feu de son enfer, ne fussent des symboles de ce qu’avait aperçu à nu Hayy Ibn Yaqdhân. Les yeux de son coeur s’ouvrirent, le feu de sa pensée s’alluma: il voyait s’établir la concordance de la raison et de la tradition; les voies de l’interprétation allégorique s’offraient à lui; il ne restait plus dans la Loi divine rien de difficile qu’il ne comprit, rien de fermé qui ne s’ouvrit, rien d’obscur qui ne s’éclaircit: il devenait un de « ceux qui savent comprendre ». Dès lors, il considéra Hayy Ibn Yaqdhân avec admiration et respect; il tint pour assuré qu’il était au nombre des amis de Dieu, « qui n’éprouveront aucune crainte et qui ne seront pas affligés ». Il s’attacha à le servir, à l’imiter, à suivre ses indications pour les oeuvres, instituées par la Loi révélée, qu’il aurait l’occasion d’accomplir, et qu’il avait apprises dans sa religion.
Hayy Ibn Yaqdhân, de son côté, se mit à l’interroger sur lui, sur sa condition; et Açâl lui parla de son île, des gens qui s’y trouvaient, de leur manière de vivre avant d’avoir reçu leur religion, et depuis qu’ils l’avaient reçue. Il lui relata toutes les descriptions tracées par la Loi religieuse, du monde divin, du paradis, du feu de l’enfer, de la résurrection, du rassemblement du genre humain rappelé à la vie, du compte qu’il faudra rendre, de la balance et du pont.
Hayy Ibn Yaqdhân comprit tout cela, et n’y vit rien qui fût en opposition avec ce qu’il avait contemplé dans sa station sublime. Il reconnu que celui qui avait tracé et propagé ces descriptions était vrai dans ses descriptions, sincère dans ses paroles, envoyé de son Seigneur; il eut confiance en lui, il crut à sa véracité, il rendit témoignage de sa mission.
Il se mit ensuite à le questionner sur les préceptes que cet envoyé avait apportés, sur les pratiques religieuses qu’il avait imposées, et Açâl lui décrivit la prière, l’aumône légale, le jeûne, le pèlerinage, et autres oeuvres extérieures du même genre. Il accepta ces obligations, s’y soumit, et se prit à s’en acquitter, pour obéir à l’ordre formulé par celui dont la véracité ne faisait pour lui aucun doute.
Deux choses toutefois demeuraient pour lui objet d’étonnement: il n’en comprenait pas la sagesse. En premier lieu, pourquoi cet envoyé se servait-il le plus souvent d’allégories, en s’adressant aux hommes, dans la description du monde divin? Pourquoi s’était-il abstenu de présenter à nu la vérité? Ce qui fait tomber les hommes dans l’erreur grave de prêter un corps à Dieu, d’attribuer à l’essence du Véritable des choses dont il est exempt et pur; de même en ce qui concerne les récompenses, les châtiments, la vie future. En second lieu, pourquoi s’en tenait-il ) ces préceptes et à ces prescriptions rituelles, pourquoi permettait-il d’acquérir des richesses, et laissait-il une telle latitude en ce qui concerne les aliments, si bien que les hommes se livraient à des occupations vaines, et se détournaient de la Vérité? Car pour lui, il estimait qu’on ne devait prendre que la nourriture nécessaire pour entretenir la vie; et quant à la richesse, elle n’avait à ses yeux aucune raison d’être. Il voyait les diverses dispositions de la Loi relatives aux richesses, par exemple l’aumône légale et ses subdivisions, les ventes et achats, l’usure, les pénalités édictées par la loi ou laissées à l’appréciation du juge, et tout cela lui semblait étrange, lui paraissait superflu; il se disait que si les hommes comprenaient la vraie valeur des choses, certes ils se détourneraient de ces futilités, ils se dirigeraient vers l’ETRE Véritable, et ils se passeraient de tout cela: nul ne posséderait de propriété privée pour laquelle il soit passible de l’aumône légale, dont le vol furtif entraîne pour le coupable la section des mains, et le vol ostensible la perte de la vie.
Ce qui le faisait tomber dans cette illusion, c’est qu’il se
figurait que tous les hommes étaient doués d’un naturel
excellent, d’une intelligence pénétrante, d’une
âme ferme. Il ne connaissait pas l’inertie et l’infirmité
de leur esprit, la fausseté de leur jugement, leur inconstance; il
ignorait qu’ils sont « comme un vil bétail, et même
plus éloignés de la bonne voie! ».