Genèse

Quand il en fut là de ces réflexions, comme il s’était écarté quelque peu des objets sensibles et s’était avancé jusqu’aux confins du monde intelligible, il fut saisi d’appréhension et du désir de retourner vers les choses du monde sensible, auxquelles il était accoutumé. Il revint donc un peu en arrière et, laissant de coté le corps en soi, chose que la sensation ne perçoit pas et qu’elle ne peut atteindre, il s’attacha aux plus simples des corps, sensibles qu’il connaissait; c’étaient les autre corps qu’il avait examinés déjà. D’abord, il examina l’eau; et il vit que, laissée dans l’état que demande sa forme, elle manifeste un froid sensible et une tendance à se mouvoir vers le bas. Si elle est échauffée, soit par le feu soit par la chaleur du soleil, le froid l’abandonne d’abord, mais elle conserve la tendance à descendre, si son échauffement devient considérable, alors elle perd la tendance à se mouvoir vers le bas, elle tend à se mouvoir vers le haut: et elle a perdu entièrement les deux attributs qui émanaient constamment de sa forme. Mais il ne savait rien de sa forme, sinon que ces deux actions émanent d’elle; que lorsqu’elle les perd, la forme même disparaît, et la forme aqueuse abandonne ce corps, du moment qu’il manifeste des actions dont la nature est d’émaner d’une autre forme; qu’il survient en lui en une autre forme qu’il n’avait pas auparavant, et qu’il émane de ce corps, grâce à cette forme, des actions dont la nature n’est pas d’en émaner tant qu’il possède la première forme.

Or, il savait, en vertu d’un principe nécessaire, que tout ce qui est produit exige un producteur; et ainsi se dessina en son âme; avec des linéaments généraux et indistincts, la notion d’un auteur de la forme. Puis étudiant successivement, une à une, les formes qu’il connaissait déjà, il vit qu’elles sont toutes produites, et doivent nécessairement avoir une cause efficiente. Il considéra ensuite les essences des formes, et il ne lui parut pas qu’elles fussent rien de plus qu’une disposition du corps à ce que tel acte émane de lui; par exemple l’eau, lorsqu’elle a subi un échauffement considérable, a une disposition, une aptitude à se mouvoir vers le haut, et cette disposition c’est sa forme; car il n’y a là qu’un corps, plus certaines choses que les sens y perçoivent, lesquelles n’existaient pas auparavant, comme des qualités et des mouvements, et une cause efficiente qui les produit, alors qu’elles n’existaient pas auparavant; et l’aptitude du corps à certains mouvements à l’exclusion de certains autres , c’est sa dispositions et sa forme. Il lui apparut qu’il en était ainsi de toutes les formes. Il voyait donc clairement que les actes émané d’elles n’appartiennent pas en réalité à ces formes, mais à une cause efficiente qui produit par elles les actes qui leur sont attribués; et cette idée qui lui apparut est celle qui a été exprimée par cette parole de l’Envoyé de Dieu (que Dieu le comble de bénédictions et lui accorde le salut!): « je suis l’ouïe par laquelle il entend, et la vue par laquelle il voit », et dans le livre clair et précis de la Révélation: « Ce n’est pas vous qui les avez tués, c’est Dieu qui les a tués. Ce n’est pas toi(Muhammad) qui as assailli, lorsque tu as assailli, c’est Dieu qui a assailli ».

Lorsque lui ainsi apparue la notion de cette cause efficiente, en une esquisse sommaire et indistincte, il lui vint un vif désir de la connaître distinctement. Mais comme il ne s’était jamais séparé du monde sensible, c’est parmi les objets sensibles qu’il se mit à chercher cet agent, et il ne savait pas s’il en existait un seul ou plusieurs. Il passa en revue toutes les corps qui se trouvaient autour de lui et qui avaient toujours été l’objet de sa réflexion. Il vit que tous tantôt naissent, tantôt périssent; et ceux qu’il ne voyait point périr en totalité, il en voyait périr les parties: par exemple l’eau et la terre, dont il voyait les parties périr par le feu. Il voyait l’air, de même, périr par l’intensité du froid, pour devenir eau et glace. De même pour tous les corps qui se trouvaient autour de lui: il n’en voyait aucun qui ne fût produit et qui ne supposât un agent. Aussi les écarta-t-il tous pour tourner son attention vers les corps célestes.

Il en arriva là de ces réflexions vers la fin du quatrième septénaire de son existence, c’est-à-dire à l’âge de vingt-huit ans. Il reconnut que le ciel et tous les astres qu’il contient sont des corps; car ils sont étendus suivant les trois dimensions, longueur, largeur et profondeur; aucun n’est dépourvu de ce caractère, et tout ce qui n’est pas dépourvu de ce caractère est corps; ils sont donc tous des corps.

Il se demanda ensuite si leur étendue est infinie, s’ils se prolongent toujours suivant la longueur, la largeur et la profondeur, sans fin, ou bien s’ils sont finis, compris entre des limites où ils s’arrêtent, et au-delà desquelles il ne peut y avoir aucune étendue.

Ce problème ne laissa pas de l’embarrasser. Mais bientôt, grâce à la puissance de son intelligence native, à la pénétration de sa pensée, il vit qu’un corps sans limites est une absurdité, une impossibilité, une notion inconcevable. Et il se confirma dans cette manière de voir par des arguments nombreux qui se présentaient à sa pensée.

Il se disait: Ce corps céleste est limité dans la direction où je me trouve, du côté où je la perçois. Je n’en saurais douter, puisque je l’atteins par la vue. Quant à la direction opposée à celle-ci, et au sujet de laquelle je puis concevoir un doute, je reconnais également qu’il est impossible qu’il s’y étende de l’infini. J’imagine, en effet, deux lignes, partant toutes les deux de ce côté limité, et cheminant dans la profondeur du corps, sans fin, aussi loin que s’étend le corps lui-même. J’imagine ensuite que de l’une de ces deux lignes on retranche une portion considérable, du côté où cette ligne est limitée, puis qu’on prenne la partie qui reste de cette ligne et qu’on applique l’extrémité où a été faite la coupure sur l’extrémité de la ligne demeurée intacte, en faisant coïncider la ligne dont on a retranché une partie avec la ligne de laquelle on n’a rien retranché. Si maintenant, l’esprit suit ces deux lignes dans la direction où on les suppose infinies, ou bien tu trouveras qu’elles se prolongent toujours jusqu’à l’infini sans que l’un des deux soit plus courte que l’autre, et alors celle dont on a retranché une partie sera égale à celle dont on n’a rien retranché, ce qui est absurde; ou bien elle ne se prolongera pas toujours en même temps que l’autre, elle s’arrêtera et restera en route, cessant de suivre l’autre dans son développement; elle sera donc finie; et si alors on lui ajoute de nouveau la longueur dont le retranchement, au début, l’avait rendue finie, cette ligne totale sera finie; et elle ne sera pas plus courte que l’autre ligne à laquelle rien n’a été retranché, ni plus longue qu’elle: elle lui sera égale. Or, celle-ci est finie: celle-là sera donc finie; et le corps dans lequel on peut mener ces lignes est fini. Mais dans tout corps on peut mener ces lignes. Donc, si nous supposons, un corps infini, nous supposons un non-sens, une absurdité.

Lorsque, grâce à l’excellence de son intelligence native, qui s’était avisée d’un pareil argument, il eut acquis la certitude que le corps céleste est fini, il voulut savoir quelle en est la figure et comment il est limité par les surfaces qui le terminent. Il examina d’abord le soleil, la lune et les autres astres. Il vit qu’ils se lèvent tous du côté de l’orient et se couchent du côté de l’occident. Il voyait ceux d’entre eux qui passent au zénith décrire un cercle plus grand, et ceux qui en sont éloignés vers le nord ou vers le sud décrire un cercle plus petit, les plus éloignés décrivant un cercle plus petit que les plus proches, de sorte que les plus petits des cercles sur lesquels se meuvent les astres sont deux cercles dont l’un a pour centre le pôle sud, à savoir le cercle de l’étoile sohail, et l’autre a pour centre le pôle nord à savoir le cercle des deux Farqat. Comme il habitait sous le ligne de l’équateur, ainsi que nous l’avons dit au début, les plans de tous ces cercles étaient perpendiculaires au plan de son horizon, et disposés symétriquement du côté du sud et du côté du nord; et il voyait à la fois les deux pôles. IL observait que quand une étoile se lève sur un grand cercle et une autre sur un petit, si leurs levers sont simultanés, leurs couchers le sont aussi, et que cela se reproduit pour toutes les étoiles, à tous les moments. Il en conclut que le ciel a une figure sphérique. Il se confirmait dans cette conviction en voyant le soleil, la lune et tous les autres astres revenir à l’orient, après avoir disparu à l’occident; et aussi en constatant qu’ils apparaissaient à sa vue avec la même grandeur à leur lever, au milieu de leur course, et à leur coucher. Or, si leur mouvement n’était point circulaire, ils se présenteraient sans aucun doute à sa vue plus rapprochés à un moment qu’à un autre; et s’il en était ainsi, leurs dimensions et leurs volumes apparents varieraient: il les verrait, quand ils seraient proches, plus volumineux que lorsqu’ils seraient éloignés.

Puisqu’il n’en était rien, la sphéricité du ciel lui était démontrée.

Il continua d’observer le mouvement de la lune et vit qu’il est dirigé d’occident en orient, qu’il en est de même de ceux des planètes, et il parvint à connaître une grande partie de la science du ciel. Il découvrit que les mouvements des astres ne peuvent s’expliquer que par un certain nombre de sphères, contenues toutes en une seule, qui est la plus élevée, et qui fait tourner toutes les autres d’orient en occident, dans l’espace d’un jour et une nuit. Il serait trop long de détailler les découvertes qu’il fit successivement dans cette science. Tout cela est exposé dans les livres, et pour le but que nous nous proposons il n’en faut pas plus que ce que nous avons rapporté.

Parvenu à ce degré de science, il reconnut que la sphère céleste tout entière, avec tout ce qu’elle comprend, est comme un objet unique dont les parties forment un tout continu; que tous les corps qu’il avait autrefois examinés, comme la terre,, l’eau, l’air, les plantes, les animaux, et autres de même nature, y sont intégralement contenus, qu’aucun ne peut être en dehors d’elle; que dans son ensemble, elle est tout à fait semblable à un individu d’entre les animaux: les astres brillants qui s’y trouvent répondent aux sens de l’animal; les diverses sphères qu’elle contient, ajustées l’une à l’autre, en représentent les membres ou organes; enfin, ce qui constitue, dans la concavité de cette Sphère, le monde de la génération et de la corruption, joue le rôle qu’ont dans le ventre de l’animal les divers excréments et humeurs, dans lesquels assez souvent se forment aussi des animaux comme dans le macrocosme.

Lorsqu’il eut compris que ce tout est en réalité comme un seul individu, lorsqu’il eut saisi dans leur unité ses multiples parties en se plaçant à un point de vue semblable à celui d’où il avait saisi dans leur unité les corps situés dans le monde de la génération et de la corruption, il se demanda si le monde, dans son ensemble, est une chose qui ait commencé d’être après qu’elle n’était point, et qui, du néant, ait surgi à l’existence, ou bien une chose qui n’ait jamais laissé d’exister dans le passé et qui n’ait été aucunement précédée du néant. Cette question le laissant perplexe et aucune des deux thèses ne l’emporta sur l’autre dans sa pensée. Car, lorsqu’il s’attachait à la doctrine de l’éternité, bien des objections l’arrêtaient, tirées de l’impossibilité d’une existence illimitée, et semblable au raisonnement par lequel il avait reconnu l’impossibilité de l’existence d’un corps sans limites. En outre, i voyait que ce monde n’est pas exempt d’accidents produits, et qu’il ne peut leur être antérieur; or, ce qui ne peut être antérieur aux accidents produits est aussi produit. Mais de même lorsqu’il s’attachait à la doctrine de la production, d’autres difficultés l’arrêtaient.

Il voyait que la notion d’une production du monde succédant à sa non-existence ne peut se concevoir que si l’on se représente un temps antérieur à lui; mais le temps fait partie intégrante du monde et il en est inséparable; donc on ne peut concevoir le monde plus récent que le temps. Il se disait encore: « Si le monde est produit, il a eu nécessairement un producteur. Mais ce producteur qui l’a produit, pourquoi l’a-t-il produit à tel moment et non auparavant? Serait-ce parce qu’il lui est survenu du dehors quelque chose de nouveau? Mais il n’existait rien d’autre que lui. Ou parce qu’un changement s’est produit en lui-même? Mais alors, qu’est-ce qui aurait produit ce changement? Il ne cessa de réfléchir à cette question pendant plusieurs années, et les arguments s’opposaient dans son esprit, sans que l’une des deux thèses l’emportât sur l’autre.

Alors, las de cette recherche, il se mit à examiner les conséquences qui découlent de chacune des deux thèses, pensant que peut-être ces conséquences seraient identiques. Et il vit, en effet, que s’il supposait le monde produit, surgit à l’existence en succédant au néant, il résultait de là nécessairement qu’il ne peut avoir surgi à l’existence de lui-même; qu’il lui a fallu un auteur pour l’y faire surgir. Et cet auteur ne peut être atteint par aucun des sens. Car, s’il était atteint par un sens, il serait un corps; s’il était un corps, il ferait partie du monde, il aurait été produit et aurait eu besoin d’un producteur; et si ce second producteur était aussi un corps, il aurait eu besoin d’un troisième producteur, ce troisième d’un quatrième, et ainsi de suite à l’infini. Le monde exige donc un auteur qui ne soit pas un corps. S’il n’est pas un corps, il ne saurait être atteint par aucun sens, car les cinq sens n’atteignent que les corps ou ce qui est inséparable des corps. S’il ne peut être senti, il ne peut pas non plus être imaginé, car l’imagination n’est que l’évocation des formes des choses sensibles après la disparition de ces choses. En outre, s’il n’est pas un corps, toutes les qualités des corps lui répugnent; et la première des qualités des corps est l’étendue en longueur, largeur, et profondeur; il en est donc exempt, ainsi que de toutes les qualités corporelles qui suivent de cet attribut. Enfin, s’il est l’auteur du monde sans aucun doute il a pouvoir sur lui et il en possède la connaissance. « Ne connaît-il pas, qui a créé? Il est le Sagace, le Savant ». De même, admettait-il que le monde est éternel dans le passé, qu’il a toujours été tel qu’il est, et que le néant ne l’a point précédé, il en résultait nécessairement que son mouvement est pré éternel, sans commencement, puisqu’il n’a pas été précédé d’un repos à la suite duquel il aurait commencé. Mais tout mouvement exige nécessairement un moteur; et le moteur doit être ou bien une force répandue dans un corps, soit dans le corps doué de mouvement spontané, soit dans un autre corps extérieur au premier, ou bien une force qui n’est pas répandue et dispersée dans un corps.

Or toute force répandue en un corps, dispersée en lui, est divisée par la division de ce corps, doublée par sa duplication . Par exemple, la pesanteur dans la pierre qu’elle meut vers le bas: si la pierre est divisée en deux parties égales, sa pesanteur est divisée en deux parties égales; si on ajoute à la première une seconde pierre semblable, la pesanteur s’augmentera d’une pesanteur égale à elle-même; s’il se peut que la pierre augmente toujours, à l’infini, cette pesanteur augmentera à l’infini; et si la pierre arrive à une certaine grandeur et s’y arrête, la pesanteur aussi arrivera à une certaine grandeur et s’y arrêtera. Mais il a été démontré que tout corps est indubitablement fini; par conséquent toute force résidant en un corps est indubitablement finie. Si donc nous trouvons une force qui produise une action infinie, c’est une force qui ne réside point en un corps. Or, nous trouvons que la Sphère céleste se meut toujours, d’un mouvement sans fin et ininterrompu, puisque nous admettons qu’elle est pré éternelle, sans commencement. Il résulte de là nécessairement que la force qui la meut n’est point dans le corps qui la constitue, ni dans un corps extérieur à elle; cette force appartient donc à une chose étrangère aux corps, et à laquelle ne peut être attribuée aucune des qualités corporelles. Mais il avait déjà reconnu, au cours de ses premières méditations sur le monde de la génération et de la corruption, que chaque corps tient sa réalité essentielle de sa forme seule, qui est la disposition de ce corps à certains mouvements; que la réalité qu’il tient de sa matière est une réalité inconsistante, pour ainsi dire insaisissable. Par conséquent le monde entier tient seulement sa réalité de sa disposition à recevoir l’impulsion de ce moteur exempt de matière, de qualités corporelles, de tout ce qui est accessible au sens ou à l’imagination; et si ce moteur est l’auteur des divers mouvements du ciel, qu’il produit par une action invariable, continue, indéfectible, sans aucun doute il a pouvoir sur eux et les connaît. Il arriva donc par cette voie au même résultat que la première, sans que le doute dans lequel il était, touchant la prééternité du monde ou sa production, eût été pour lui un obstacle: les deux thèses établissaient également l’existence d’un Auteur incorporel, qui n’est ni joint à aucun corps ni séparé d’aucun corps, ni à l’intérieur ni à l’extérieur d’aucun corps, car jonction et séparation, intériorité et extériorité, ne sont que des déterminations des corps, et il en est exempt.

La matière, dans tout corps, ayant besoin de la forme, puisqu’elle ne subsiste que par la forme et ne posséderait sans elle aucune réalité, et la forme ne tenant son existence que de cet Auteur, il comprit que toutes les choses qui existent ont besoin, pour exister, de cet Auteur, et qu’aucune d’entre elles ne peut subsister que par lui: il est leur cause, et elles sont ses effets, soit qu’elles aient passé à l’existence après avoir été précédés du néant, soit qu’elles n’aient point eu de commencement dans le temps et que le néant ne les ait nullement précédées; car dans l’un et l’autre cas elles sont causées, elles ont besoin d’un auteur et dépendent de lui pour l’existence: s’il ne durait pas, elles ne dureraient point, s’il n’existait pas, elles n’existeraient point, s’il n’était pas prééternel, elles ne le seraient point; tandis qu’en son essence, il peut se passer d’elles et ne participe point d’elles

Et comment n’en serait-il pas ainsi? il a été démontré, en effet, que sa force, sa puissance, est infinie; que tous les corps au contraire sont finis, limités, ainsi que tout ce qui leur est inhérent ou en dépend d’une manière quelconque. Par conséquent le monde entier, avec tout ce qu’il contient, « cieux, terre, et tout ce qui est entre eux » est son oeuvre, sa création, et lui est postérieur ontologiquement, même s’il ne lui est pas postérieur chronologiquement. De même si, prenant un corps dans ta main fermée, tu la déplaces, ce corps se meut, nécessairement, suivant le déplacement de ta main, d’un mouvement qui est postérieur à celui de ta main au point de vue ontologique, bien qu’il ne lui soit point postérieur au point de vue chronologique, les deux mouvements commençant en même temps. De même aussi, le monde entier est un effet et une création, en dehors du temps, de cet Auteur « qui n’a qu’à commander lorsqu’il veut une chose, en lui disant : « Sois », et elle est ».

Ayant reconnu que toutes les choses existantes sont son oeuvre, il les examina désormais d’un autre point de vue, pour y trouver des exemples de la puissance de leur Auteur, pour y admirer sa merveilleuse industrie, sa subtile sagesse et sa science profonde. Il découvrit dans les moindres choses qui existent, sans parler des plus grandes, des marques de sagesse, un art prodigieux, qui le confondirent d’admiration; et il tint pour indubitable que cela ne pouvait être que l’oeuvre d’un Auteur souverainement parfait, et même au-dessus de la perfection, « à qui n’échappe pas le poids d’un corpuscule dans les cieux ou sur la terre, ni rien qui soit plus petit ou plus grand! ». Il examina attentivement toutes les espèces animales pour voir la structure qu’il a donnée à chacune, et l’usage qu’il l’a instruite à en faire. Car s’il n’avait pas enseigné à chaque animal à faire usage des membres et organes dont il l’a pourvu en vue des divers avantages qu’ils sont destinés à procurer, l’animal n’en tirerait aucun profit et ils lui seraient à charge. Il connut ainsi qu’il est le plus généreux des généreux, le plus miséricordieux des miséricordieux. Et chaque fois qu’il voyait dans l’univers une chose de beauté, d’éclat, de perfection, de puissance, ou d’une supériorité quelconque, il reconnaissait en elle, après réflexion, une émanation de cet Auteur, un effet de son existence et de son action.

Il comprit donc que ce qu’il possède dans son essence est plus grand que tout cela, plus parfait, plus achevé, plus beau, plus éclatant, plus durable, sans proportion avec tout le reste. Il ne cessa de rechercher toutes les formes de perfection; et il vit que toutes lui appartiennent, découlent de lui, et qu’il en est plus digne que tous les êtres qui en sont doués en dehors de lui.

Il rechercha d’autre part toutes les formes de défectivité, et vit qu’il en est exempt et affranchi. Comment n’en serait-il pas exempt? La notion de défaut est-elle autre que celle de pur non-être, ou de ce qui se rattache au non-être? Et comment le non-être aurait-il quelque lien ou quelque mélange avec celui qui est l’Etre pur, l’Etre dont, par essence, l’existence est nécessaire, qui donne à tout être existant l’existence que cet être possède, hors duquel il n’y a pas d’existence, qui est l’existence, la perfection, la plénitude, la beauté, la splendeur, la puissance, la science, qui est Lui? « Tout est périssable excepté sa Face ».

Il en était arrivé à ce degré de science vers la fin du cinquième septénaire de sa vie, c’est-à-dire à l’âge de trente-cinq ans. L’intérêt qu’il éprouvait maintenant pour cet Auteur s’était enraciné en son coeur si profondément, qu’il ne lui laissait plus le loisir de penser à autre chose que Lui; il négligeait l’étude et les recherches auxquelles il s’était livré sur les êtres de l’univers. Il en vint à ce point qu’il ne pouvait laisser tomber sa vue sur quoi que ce fut sans y apercevoir sur-le-champ des marques d’industrie, et sans reporter aussitôt sa pensée sur l’ouvrier en laissant de côté l’ouvrage. Si bien qu’il se portait vers lui avec ardeur, et que son coeur se dégageait entièrement du monde sensible, pour s’attacher au monde intelligible.

Lorsqu’il eut acquis la connaissance de cet être stable, dont l’existence n’a pas de cause, et qui est cause de l’existence de toutes les choses, i voulut savoir par quoi il avait acquis cette connaissance, par quelle faculté il percevait cet être. Il passa en revue tous ses sens, l’ouïe, la vue, l’odorat, le goût, le toucher et vit qu’ils ne perçoivent tous que des corps, ou ce qui réside dans des corps: l’ouïe ne perçoit que les sons lesquels résultent des ondulations de l’air qui se produisent lorsque les corps s’entrechoquent; la vue ne perçoit que les couleurs; l’odorat les odeurs; le goût les saveurs; le toucher les températures, la dureté et la mollesse, le rugueux et le lisse; de même, la faculté imaginative n’atteint que ce qui a longueur, largeur et profondeur. Tous ces objets de perception sont des propriétés des corps; et les sens ne peuvent rien percevoir d’autre, parce qu’ils sont des facultés répandues dans des corps, et divisibles suivant leur division: aussi ne perçoivent-ils que des corps, susceptibles suivant leur division. Car une telle faculté, soit sensitive soit imaginative, se trouvant répandue dans une chose divisible, il est hors de doute que lorsqu’elle saisit un objet, cet objet est divisé suivant les divisions de la faculté elle-même. Et par conséquent, toute faculté répandue dans un corps ne saisit que des corps ou ce qui réside dans des corps.

Or, il était déjà établi que cet Etre nécessaire est absolument exempt de qualités corporelles; il ne saurait donc être perçu que par quelque chose qui ne soit ni un corps, ni une faculté répandue dans un corps, ni une dépendance des corps à un titre quelconque, qui ne soit ni intérieur ni extérieur aux corps, ni joint aux corps, ni séparé des corps. Il lui était dès lors évident qu’il percevait cet Etre par sa propre essence, et qu’il en avait la notion gravée en lui; d’où il concluait que sa propre essence, par laquelle il le percevait, était une chose incorporelle, à laquelle ne convenait aucune des qualités des corps; que toute la partie extérieur et corporelle qu’il percevait dans son être n’était point sa véritable essence, et que sa véritable essence ne consistait ne consistait que dans cette chose par laquelle il percevait l’Etre nécessaire.

Lorsqu’il sut que son essence n’était pas cet assemblage corporel qu’il percevrait par les sens et dont sa peau formait l’enveloppe, il n’eut plus qu’un dédain absolu pour son corps, et il se mit à réfléchir à cette noble essence par laquelle il percevait cet Etre noble et nécessaire. Il se demanda si cette noble essence pouvait périr, ou se corrompre et se dissoudre, ou bien si elle était d’éternelle durée. Or, il vit que la corruption, la dissolution, est un apanage des corps, et consiste en ce qu’ils se dépouillent d’une forme pour en revêtir une autre: par exemple, quand l’eau devient air et quand air devient eau, quand les plantes deviennent terre ou cendre et quand la terre devient plante; car telle est la notion de corruption. Mais une chose qui n’est point corps, qui n’a pas besoin de corps pour subsister, qui est complètement étrangère à la corporalité, sa corruption ne peut se concevoir en aucune façon.

Lorsqu’il eut acquis la certitude que son essence véritable ne pouvait se corrompre, il voulut savoir quelle serait sa condition quand elle aurait abandonné le corps et en serait affranchie. Mais il s’était convaincu déjà qu’elle ne l’abandonne que lorsqu’il ne lui convient plus comme instrument. Il examina donc successivement toutes les facultés perceptives, et vit que chacune d’entre elles est tantôt percevante en puissance et tantôt percevante en acte. Par exemple l’œil, pendant qu’il est fermé ou qu’il se détourne de l’objet visuel, est percevant en puissance : percevant en puissance signifie qu’il ne perçoit point en ce moment, mais qu’il peut percevoir dans l’avenir; lorsque au contraire il est ouvert et tourné vers l’objet visuel, il est percevant en acte: percevant en acte signifie qu’en ce moment il perçoit. De même, chacune de ces facultés peut être en puissance et peut être en acte. Si l’une quelconque de ces facultés n’a jamais perçu en acte, tant qu’elle demeure en puissance elle ne désire point la perception de son objet propre, car elle n’en a encore aucune notion; par exemple chez l’aveugle de naissance. S’il lui est arrivé de percevoir en acte, puis, qu’elle soit redevenue en puissance tant qu’elle demeure en puissance elle désire la perception en acte, parce qu’elle connaît désormais cet objet perceptible, s’est attachée à lui et a du penchant pour lui; telle est une personne qui, après avoir vu clair, est devenue aveugle: elle désire sans cesse revoir les objets visibles. Plus grande est la perfection, la splendeur, la beauté de l’objet perceptible, plus grand aussi est le désir qu’il inspire, et plus vive la douleur que cause sa perte. C’est pourquoi la douleur de celui qui perd la vue après en avoir joui est plus vive que la douleur de celui qui perd l’odorat; car les objets perçus par la vue sont plus parfaits et plus beaux que les objets perçus par l’odorat. Si donc, parmi les choses, il s’en trouve une dont la perfection soit infinie, dont la beauté, la splendeur, soient sans bornes, qui soit au-dessus de la perfection, de la beauté, de la splendeur, une chose telle qu’il n’existe nulle perfection, nulle beauté, nulle splendeur, nul attrait qui ne vienne d’elle, qui n’émane d’elle, celui qui perdrait la perception d’une telle chose après l’avoir connue, celui-là, sans aucun doute, pendant tout le temps qu’il en serait privé, éprouvait des souffrances infinies; et aussi, celui qui la percevrait continuellement éprouvait une volupté ininterrompue, une félicité suprême, une joie, une allégresse infinie.

Or, il avait déjà la certitude que l’Etre nécessaire possède tous les attributs de la perfection, tandis que les attributs de la défectivité lui sont étrangers et qu’il en est exempt. Il était certain, aussi que la chose par laquelle il arrivait à la connaître n’est pas semblable aux corps, et ne périt pas du fait qu’ils périssent. Il tira de là les conclusions suivantes : Quant celui qui possède une pareille essence apte à une pareille perception se sépare du corps par la mort, il se trouve dans l’un des trois cas suivants :

- Ou bien, antérieurement, pendant qu’il se servait du corps, il n’a acquis aucune notion de cet Etre nécessaire, ne s’est jamais uni à lui, n’en a point entendu parler. En ce cas, lorsqu’il est séparé du corps, il ne désire point cet Etre et ne souffre pas d’en être privé; quant aux facultés corporelles, elles disparaissent toutes du fait de la disparition du corps: elles ne désirent donc plus les objets requis par ces facultés, n’ont plus d’inclination pour eux, ne souffrent pas d’en être privées. C’est à la condition de toutes les brutes, dépourvues de raison, qu’elles revêtent ou non la forme humaine.

- Ou bien, antérieurement, pendant qu’il se servait du corps, il a acquis la notion de cet Etre, il a connue sa perfection et sa beauté, mais il s’est détourné de lui pour suivre ses passions, et la mort l’a surpris en cet état. En ce cas, il est privé de la vision intuitive, mais il en éprouve un désir ardent, et il demeure dans un long tourment, dans des souffrances infinie, soit qu’il doive être délivré de ces maux après une longue épreuve et recouvrer l’intuition de ce qui faisait l’objet de son désir, soit qu’il doive demeurer dans ses tourments pendant une éternelle durée, selon la disposition qu’il avait, pendant sa vie corporelle, pour l’une ou l’autre de ces deux destinées.

- Ou bien il a acquis la notion de cet Etre nécessaire avant de ce séparer du corps, il s’est tourné vers lui tout entier, s’appliquant à méditer sur sa gloire, sa beauté, sa splendeur, et il ne s’est point détourné de lui jusqu’à ce que la mort l’ait surpris en état de contemplation et d’intuition actuelle. En ce cas, séparé du corps, il demeure dans une volupté infinie, dans une félicité, une allégresse, un contentement perpétuel, parce que l’intuition qu’il a de cet Etre nécessaire est ininterrompue, parce que cette intuition est limpide, sans mélange, et il est délivré de toutes les choses sensibles requises par ces facultés corporelles, choses qui, par rapport à cet état, ne sont que douleurs, maux et obstacles.

Il lui fut dès lors constant que sa perfection essentielle et sa félicité consistaient dans la vision intuitive de cet Etre nécessaire, perpétuelle et toujours en acte, ininterrompue, fût-cependant la durée d’un clin d’œil , afin que, la mort le surprenant en état d’intuition actuelle, sa félicité continuât, sans mélange de douleur.