Genèse du mythe : le régime du solitaire

Nous n’avons pu, quant à nous, dégager la vérité à laquelle nous sommes arrivé et qui est le terme de notre science, qu’en étudiant avec soin ses paroles et celles du maître Abû’Ali [Ibn Sînâ], en les rapprochant les unes des autres, et en les confrontant avec les opinions émises de notre temps et embrassées avec ardeur par des gens faisant profession de philosophie jusqu’à ce que nous eussions découvert d’abord la vérité par le voie de l’investigation spéculative, et qu’ensuite nous en eussions perçu récemment ce léger goût par l’intuition extatique. Alors, il nous parut que nous étions en état de dire quelque chose d’appréciable; et nous décidâmes que tu serais, le premier à qui nous ferions présent de ce que nous possédons, et à qui nous l’exposerions, à cause de ta solide amitié et de ton affection sincère. Toutefois, si nous te présentions les derniers résultats auxquels nous sommes parvenu dans cette voie sans y assurer au préalable tes premiers pas, cela ne te serait pas plus utile qu’un précepte traditionnel sommairement énoncé; et il en serait de même si tu nous donnais, toi ton approbation à cause de notre intime amitié, et non parce que nos doctrines méritent l’adhésion. Mais nous, nous ne nous contentons pas pour toi de ce niveau, et nous ne serons satisfait que si tu t’élèves plus haut; car il n’assure pas le salut ni, à plus forte raison, l’accès aux degrés suprêmes. Nous voulons te faire suivre les chemins que nous avons suivis avant toi, te faire nager dans la mer que nous avons déjà traversée, afin que tu arrives où nous sommes nous-mêmes arrivé, que tu voies ce que nous avons vu, que tu constates par toi-même tout ce que nous avons constaté, et que tu puisses te dispenser d’asservir ta connaissance à la nôtre. Mais cela exige un espace de temps qui ne saurait être court, des loisirs, et une application exclusive à ce genre d’exercice. Si tu prends sincèrement cette détermination, si tu as la ferme résolution de te mettre activement à l’œuvre pour atteindre ce but, quand viendra le matin tu te loueras de ton voyage nocturne tu recevras la récompense de tes efforts, tu auras satisfait ton Seigneur et il t’aura satisfait. Et moi, je remplirai ton attente: je te conduirai par le chemin le plus droit, le plus exempt d’accidents et de dommages, quoique présentement il ne m’ait été donné d’apercevoir qu’une faible lueur, à titre de stimulation et d’encouragement à entrer dans la voie. Je vais donc te raconter l’histoire de Hayy Ibn Yaqdhân, d’Açâl et de Salâmân, qui ont reçu leur nom du maître Abû’Ali [Ibn Sînâ]. Elle peut servir d’exemple pour ceux qui savent comprendre, d’ »avertissement pour tout homme qui a un coeur, ou prête l’oreille et voit ».

Nos vertueux prédécesseurs rapportent (Dieu soit satisfait d’eux!) que parmi les îles de l’Inde situées sous l’équateur, il y en a une qui est l’île où l’homme naît sans mère ni père. C’est qu’elle jouit de la température la plus égale qui soit à la surface de la terre, et la plus parfaite, parce qu’elle reçoit la lumière de la région du ciel la plus élevée possible. Cette assertion, à vrai dire, est en opposition avec l’opinion professée par la plupart des philosophes et des grands médecins, d’après qui la température la plus égale dans les pays habités est celle du quatrième climat.

S’ils ont dit cela parce qu’ils tenaient pour établi que sous l’équateur il n’y a pas de pays habité, par suite de quelque empêchement dû aux conditions terrestres, leur assertion, que le quatrième climat est le plus égal sur la surface du reste de la terre, a quelque apparence de raison. Mais s’ils ont voulu dire simplement par là que les pays situés sous la ligne équatoriale sont excessivement chauds, comme le déclarent expressément la plupart d’entre eux, c’est une erreur dont le contraire peut être démontré.

Les sciences physiques démontrent, en effet, que les seules causes productrices de la chaleur sont le : mouvement, le contact des corps chauds, ou la lumière. Ces sciences établissent aussi que le soleil n’a pas de chaleur propre, qu’il ne possède aucune de ces qualités tempéramentales. Elles établissent en outre que les corps qui reçoivent le mieux l’action de la lumière sont les corps polis non transparents, en second lieu les corps opaques non polis, et que les corps transparents complètement dépourvus d’opacité ne la reçoivent pas du tout.

Voilà tout ce que démontre le maître Abû’Ali; cette démonstration lui est propre, et ceux qui l’ont précédé n’en font pas mention. Si ces prémisses sont vraies, il en résulte nécessairement que le soleil n’échauffe pas la terre comme les corps chauds échauffent d’autres corps avec lesquels ils sont en contact, puisque le soleil par lui-même n’est pas chaud. Ce n’est pas non plus par le mouvement que la terre s’échauffe, puisqu’elle est immobile, et dans une même situation au moment de l’apparition et au moment de la disparition du soleil, alors que la sensation nous révèle en elle, à ces deux moments, des manières d’être opposées par rapport à l’échauffement et au refroidissement. Ce n’est pas non plus le soleil qui échauffe d’abord l’air, puis ensuite la terre par le moyen de la chaleur qu’il aurait communiquée à l’air; comment cela pourrait-il, alors que nous trouvons, au moment de la chaleur, les couches d’air voisines de la terre beaucoup plus chaudes que les couches d’air supérieures qui en sont éloignées? Il reste donc que l’échauffement de la terre par le soleil ait lieu par le moyen de la lumière et non autrement. Car la chaleur accompagne toujours la lumière; si bien que lorsque la lumière se concentre dans les miroirs ardents, elle enflamme un objet placé en face. De plus, on établit dans les sciences exactes, par des démonstrations décisives, que le soleil est de figure sphérique, qu’il en est de même de la terre, que le soleil est beaucoup plus gros que la terre, que la partie de la terre éclairée par le soleil est toujours de plus de moitié, et que, de cette moitié éclairée de la terre, la partie qui reçoit la plus forte lumière est, à un moment quelconque, le milieu, parce que c’est toujours le lieu le plus éloigné de l’obscurité, et parce qu’il présente au soleil une surface plus considérable; tandis que les parties voisines de la périphérie sont moins éclairées, et finissent par être dans l’obscurité à la périphérie du cercle qui forme la partie éclairée de la terre. Et un lieu n’est au centre du cercle de lumière que lorsque le soleil s’y trouve au zénith: la chaleur est alors en ce lieu la plus forte possible. Si le lieu est tel que le soleil y soit éloigné du zénith, il y fait très froid; s’il est tel que la culmination du soleil y demeure voisine du zénith, la chaleur y est extrême. Or, on démontre, en astronomie, que dans les régions de la terre situées sous l’équateur le soleil n’est au zénith que deux fois par an: quand il entre dans le signe du Bélier et quand il entre dans le signe de Balance. Pendant le reste de l’année, il est durant six mois dans le sud et durant six mois dans le nord. On n’y éprouve donc ni chaleur excessive ni froid excessif, et on y jouit par conséquent d’un climat sensiblement uniforme. Cette théorie exigerait un exposé plus long, que ne comporte pas notre présent objet. Nous ne l’avons signalée à ton attention que parce qu’elle contribue à confirmer la légitimité de l’allégation énoncée, à savoir que, dans cette contrée, l’homme peut naître sans mère ni père.

Certains tranchent la question et décident que Hayy Ibn Yaqdhân est un de ceux qui sont nés, dans cette région sans mère ni père. Mais d’autres le nient, et rapportent cette partie de son histoire comme nous allons te la raconter.

Il disent qu’en face de cette île se trouvait une île importante, vaste, riche et populeuse. Elle avait pour roi un homme du pays, d’un caractère hautain et jaloux. Ce roi avait une soeur qu’il empêchait de se marier. Il écartait d’elle les prétendants: aucun ne lui paraissait un parti sortable. Or, elle avait un voisin du nom de YAQZAN, qui l’épousa secrètement, suivant un usage autorisé par leur religion. Elle conçut de lui, et accoucha d’un enfant mâle. Craignant que son cas ne fût dévoilé et son secret divulgué, elle le mit, après l’avoir allaité dans un coffre soigneusement fermé et elle l’emporta ainsi, après la tombée de la nuit, accompagnée de serviteurs et d’amis sûrs, vers le rivage de la mer, le coeur brûlant, pour lui, d’amour et de crainte. Puis, elle lui fit ses adieux en s’écriant : « O Dieu! c’est toi qui as créé cet enfant « qui n’était rien »; tu l’as entretenu dans les ténèbres de mes entrailles, et tu as pris soin de lui, jusqu’à ce qu’il ait été formé et achevé. Je le confie à ta bonté, par crainte de ce roi injuste, altier, opiniâtre, et je compte pour lui sur ta bienveillance. Sois son soutien et ne l’abandonne pas, ô toi le plus miséricordieux des miséricordieux! ». Puis elle le livra aux flots. Un courant le saisit avec force, et le porta, en cette nuit, jusqu’au rivage de l’île dont il a été question précédemment.

Or, le flux arrivait à ce moment en un point qu’il n’atteignait qu’une fois par an. Le flot poussa le coffre au milieu d’un épais fourré, couvert d’un doux tapis, abrité contre les vents et la pluie, garanti « du soleil, dont les rayons n’y pouvaient pénétrer ni pendant qu’il montait ni pendant qu’il descendait ». Le reflux commençant alors, le coffre demeura en cet endroit. Puis, par des apports successifs, les sables fermèrent à l’eau l’entrée du fourré, et le flux désormais ne put y pénétrer.

Au moment où le flot avait jeté le coffre dans le fourré. les clous en avaient été branlés et les planches disjointes. Pressé par la faim, l’enfant se mit à pleurer, et à pousser des cris d’appel et à se débattre. Sa voix parvient à l’oreille d’une gazelle qui avait perdus son faon. Elle suivit la voix, croyant que c’était lui, et arriva au coffre. De ces sabots elle tenta de l’ouvrir, tandis que l’enfant poussait de l’intérieur, si bien qu’une planche du couvercle céda. Alors, émue de pitié et prise d’affection pour lui, elle lui présenta son pis et l’allaita à discrétion. Elle revint sans cesse le visiter, l’élevant et veillant à écarter de lui tout dommage. Tels sont les débuts de son histoire d’après ceux qui n’admettent point la génération spontanée. Nous raconterons dans la suite son éducation et les progrès successifs par lesquels il parvint à la plus haute perfection.

Quant à ceux qui le font naître par génération spontanée, voici leur version. Il y avait dans cette île une dépression du sol renfermant une argile qui, sous l’action des ans, y était entrée en fermentation, en sorte que le chaud s’y trouvait mêlé au froid et l’humide au sec, par parties égales dont les forces se faisaient équilibre. Cette argile fermentée était en grande masse, et certaines parties l’emportaient sur les autres par la juste proportion du mélange et par l’aptitude à former les humeurs séminales; le centre de cette masse était la partie qui offrait l’équilibre le plus exact et la ressemblance la plus parfaite avec le composé humain. Cette argile était en travail et donnait naissance, à raison de sa viscosité, à des bulles du genre de celles que produit l’ébullition. Or, il se forma, au centre de cette masse d’argile, une bulle très petite, divisée en deux par une membrane mince, et remplie d’un corps subtil, aériforme, réalisant exactement l’équilibre convenable. Alors vint s’y joindre « l’âme, qui émane de mon Seigneur »*; et elle s’y attacha d’une union si étroite que les sens et l’entendement ont peine à l’en séparer.

Car il est manifeste que cette âme, sans cesse, émane abondamment du Dieu Puissant et Grand. Elle comparable à la lumière du soleil, qui sans cesse est répandue sur le monde en abondance. Il y a un corps qui ne réfléchit point cette lumière: c’est l’air extrêmement transparent. D’autres la réfléchissent en partie: ce sont les corps opaques non polis; et des diverses façons dont ils la réfléchissent résulte la diversité de leur couleurs. D’autres, enfin, la réfléchissent au plus haut degré: ce sont les corps polis, comme les miroirs ou autres du même genre; et si les miroirs présentent une concavité d’une certaine figure déterminée, la concentration des rayons lumineux y produit du feu. De même, l’âme, qui émane de Dieu, se répand toujours abondamment sur tous les êtres. Mais il en est qui ne manifestent point son influence, faute de disposition : ce sont les corps inorganiques, dépourvus de vie; ils correspondent à l’air dans l’exemple précédent. D’autres, ce sont les diverses espèces de plantes, en manifestent l’influence selon leurs dispositions; ils correspondent aux corps opaques dans l’exemple en question. D’autres la manifestent à un haut degré: ce sont les diverses espèces d’animaux, qui correspondent aux corps polis dans notre exemple. Enfin, parmi ces corps polis, certains, outre leur pouvoir éminent de réfléchir les rayons solaires, reproduisent l’image ressemblante du soleil. De même aussi, parmi les animaux, il en est qui outre leur faculté éminente de recevoir l’âme et de la manifester, la reflètent, et prennent sa forme : ce sont proprement les hommes; et c’est à l’homme que le Prophète (que Dieu le comble de bénédictions et lui accorde le salut!) a fait allusion en disant : « Dieu a créé Adam à son image ».S’il arrive enfin, que cette forme, dans l’homme, prenne de la force au point que toutes les autres formes s’évanouissent devant elle, et qu’elle demeure seule, consumant de son auguste splendeur tout ce qu’elle atteint, alors elle correspond aux miroirs courbes, qui consument tous les autres corps.

Pareille chose ne se produit que chez les prophètes (les bénédictions de Dieu soient sur eux!). Tout cela est clairement exposé dans les textes appropriés.

Mais achevons de voir ce que rapportent ceux qui décrivent ce mode de génération.

Dès que, disent-ils, cette âme se fut fixée dans ce réceptacle, toutes les facultés se subordonnèrent à elle, s’inclinèrent devant elle et se soumissent en totalité par ordre de Dieu. Alors il se forma, en face de ce réceptacle, une autre bulle divisée en trois compartiments séparés par de fines membranes, mais communiquant par des ouvertures, remplis d’un corps aériforme semblable à celui du premier réceptacle et encore plus subtil; et dans ces trois compartiments d’un même réceptacle se logèrent une partie des facultés qui s’étaient subordonnées au premier esprit ou première âme; elles furent chargées de la garder, de prendre soin d’eux et de faire parvenir des impressions de toutes les modifications petites ou grandes, qui y surviendraient, à la première âme fixée dans le premier réceptacle.

En outre, il se forma, en face de ce premier réceptacle, et dans la direction opposée au second, une troisième bulle remplie d’un corps aériforme mais plus grossier que les deux premiers; et dans ce réceptacle se logèrent une partie des facultés soumises, qui furent chargées de la garder et d’en prendre soin.

Ce premier réceptacle, le second et le troisième, furent ce qui se forma d’abord de cette argile en fermentation, dans l’ordre que nous venons d’indiquer, ils avaient besoin d’une aide réciproque: le premier avait besoin de deux autres pour se faire servir et obéir, et ceux-ci du premier comme le gouverné a besoin du gouvernant et le dirigé du dirigeant tous les trois étaient, par rapport aux organes formés après eux, gouvernants et non gouvernés, l’un deux, à savoir le second, étant d’ailleurs supérieur au troisième au point de vue du commandement.

Le premier des trois, lorsque l’âme s’y fut jointe, et que sa chaleur fut devenue ardente, prit la figure du feu, la figure conique; le corps épais qui l’entourait pris à son tour, en se modelant sur la même figure, et devint une masse de chair dure, par-dessus laquelle il se forma une enveloppe protectrice membraneuse, l’ensemble de cet organe a reçu le nom de coeur. La chaleur ayant pour effet de décomposer et de détruire les humeurs, cet organe avait besoin de quelque chose qui l’entretînt, le nourrît et lui restituât continuellement ce qu’il perdait, sans quoi il ne pouvait subsister. Il avait encore besoin de percevoir ce qui lui convenait, pour se le procurer, comme aussi ce qui lui était contraire, pour l’écarter. L’un des deux autres organes se chargea pour lui, au moyen des difficultés dont il était le siège, et qui tiraient du coeur leur origine, de pouvoir à l’un de ces besoins, et l’autre organe se chargea pour lui de pourvoir à l’autre besoin; celui qui se chargeait de la perception, c’était le cerveau, et celui qui se chargeait de l’entretien, c’est le foie. L’un et l’autre d’ailleurs avaient besoin du coeur pour leur fournir sa chaleur et les facultés propres à chacun d’eux mais qui tiraient du coeur leur origine. C’est pour répondre à ces divers besoins qu’il se forma entre les deux sortes d’organes un réseau de passages et chemins dont les étaient plus larges que les autres, selon que la nécessité l’exigeait; ce furent les artères et les veines.

Puis, les partisans de cette version continuent à décrire la formation de l’organisme entier dans toutes ses parties, de la même manière que les naturalistes décrivent la formation du foetus dans la matrice, sans en rien omettre, jusqu’au complet développement de l’organisme et de ses parties, et jusqu’au point où le foetus est prêt à sortir du sein maternel. Dans toute cette exposition, ils ont recours de cette grande masse d’argile fermentée et préparée à constituer tout ce qui est requis pour la formation de l’organisme humain, les enveloppes qui entourent tout le foetus, etc. Lorsqu’il fut complètement formé, ces enveloppes s’en séparèrent comme l’enfantement, et la masse restant de l’argile s’entrouvrit sous l’action de la sécheresse. Privé alors d’aliment et pressé par la faim, l’enfant se mit à pousser, des cris de détresse. Puis une gazelle, qui avait perdu son faon, répondit à son appel.