Empirisme et induction

Ensuite, il procéda à d’autres recherches. Il examina tous les corps qui existent dans le monde de la génération et de la corruptions: les animaux des différentes espèces, les plantes, les minéraux, les diverses sortes de pierres, la terre, l’eau, la vapeur, la glace, la neige, la grêle, la fumée, la flamme, la braise. Il constata en eux des propriétés, des mouvements les uns concordants, et vit qu’ils ont certains caractères communs et d’autres différents; que par leurs caractères communs ils ne font qu’un; que par leurs caractères différents ils sont divers et multiples.

Tantôt il considérait dans les choses leurs particularités, ce par quoi chacune d’elles s’individualise; elles lui apparaissaient alors comme une multiplicité impossible à embrasser; et devant sa pensée, l’univers se disséminait en une dissémination sans fin. Son essence propre lui apparaissait multiple aussi, puisqu’il constatait la diversité de ses organes, chacun individuellement distinct à raison d’une fonction ou d’une propriété particulière; il considérait chacun d’eux, et voyait qu’il comporte une subdivision en parties extrêmement nombreuses. Il concluait donc à la multiplicité et sa propre essence. De même pour l’essence de toute chose.

Tantôt, se plaçant à un autre point de vue et prenant une seconde voie, il remarquait que ses organes, bien que multiples, étaient tous joints les uns aux autres, sans aucune séparation, et formaient un tout unique. Ils ne différaient que par la diversité de leurs fonctions, et cette diversité n’était que le résultat de quelque faculté que leur communiquait l’esprit animal auquel avaient abouti ses premières recherches. Or, cet esprit était un en essence; c’est lui qui constituait l’essence véritable, et tous les organes n’étaient que comme des instruments. Considérée de ce biais, son essence lui apparaissait une. Passant ensuite à l’ensemble des espèces animales, il voyait que chaque individu d’entre elles est un, considéré de ce point de vue. Puis, examinant une à une ces espèces, par exemple les gazelles, les chevaux, les ânes, et les diverses espèces d’oiseaux une à une, il voyait que les individus de chaque espèce se ressemblent par leurs organes externes ou internes, par leurs perceptions, par leurs mouvements et par leurs instincts; et il ne remarquait entre eux que des différences légères en comparaison de leurs caractères communs. Il en concluait que l’esprit appartenant à tous les individus de même espèces est une seule et même chose, sans autre différenciation que d’être réparti entre un grand nombre de coeurs; et que si la totalité de ce qui s’en trouve disséminé dans ces coeurs pouvait être rassemblée et réunie en un seul récipient, tout cela ferait une seule chose; de même qu’une seule masse d’eau ou de vin répartie entre un grand nombre de récipients, puis rassemblée, n’est toujours, soit à l’état de dispersion, soit à l’état de réunion, qu’une seule et même chose, et la multiplicité n’a fait que survenir en elle par accident, à un certain point de vue. Ainsi considérée, l’espèce entière lui apparaissait une, et la multiplicité des individus qu’elle comprend lui semblait comparable à la multiplicité des membres d’un individu, qui n’est point une multiplicité réelle. Puis évoquant dans sa pesée toutes les espèces animales et les examinant, il voyait qu’elles ont en commun la sensation, la nutrition, le mouvement volontaire dans toutes les directions; et il avait que ces fonctions sont, parmi les fonctions de l’esprit animal, celles qui lui appartiennent le plus proprement; tandis que les différences par lesquelles toutes les espèces, bien que semblables par le caractère précédent, se distinguent les unes des autres, n’appartiennent point à l’esprit animal d’une façon rigoureusement propre. Ces réflexions lui firent comprendre que l’esprit animal, commun à tout le règne animal, est un en réalité, bien qu’il présente d’une espèce à l’autre des différences légères propres à chacune; c’est ainsi qu’une même eau, répartie entre plusieurs récipients, peut être plus ou moins froide, bien qu’elle soit toujours, au fond, une seule et même chose; toutes les portions de cette eau qui sont au même degré de froid représentent l’état particulier de l’esprit animal dans tous les animaux d’une même espèce; en fin, de même que toute cette eau est une, de même l’esprit animal est un bien que la multiplicité soit survenue en lui par accident, à un certain point de vue. Le règne animal tout entier lui apparaissait un lorsqu’il le considérait ainsi.

Il passa ensuite aux diverses espèces de plantes. Il vit que dans chaque espèce végétale les individus se ressemblent par les rameaux, les feuilles, les fleurs, les fruits, les fonctions. Comparant les plantes aux animaux, il reconnut en elles une seule et même chose, à laquelle toutes participent, qui remplit chez elles le rôle de l’esprit chez les animaux, et par laquelle elles sont une. Ainsi, considérant le règne végétal tout entier, il conclut à son unité, parce qu’il constatait dans tout ce règne des fonctions communes: la nutrition et la croissance.

Puis, réunissant par la pensée le règne animal et le règne végétal, il vit que la nutrition et la croissance sont communes à tous les deux. Mais les animaux ont de plus que les plantes la sensibilité, l’intelligence et la locomotion. Parfois, cependant, chez les végétaux, il apparaît quelque chose de semblable, par exemple quand leurs fleurs se tournent vers le soleil, quand leurs racines gagnent dans la direction où elles trouvent des éléments nutritifs, etc.,. En vertu de ces considérations, les plantes et les animaux lui apparurent comme une seule et même chose, parce qu’ils ont en commun une même chose, qui se trouve dans l’un des deux règnes plus achevée, plus accomplie, et qui, dans l’autre, est entravée par quelque empêchement. C’est comme une même eau divisée en deux parts dont l’une est congelée, l’autre liquide. Il réduisit donc à l’unité les plantes et les animaux.

Ensuite, il considéra les corps dépourvus de sensations, incapable de nutrition et de croissance: pierres, terre, eau, ait, flamme. Il voyait que ce sont des corps déterminés en longueur, largeur et profondeur. Ils diffèrent seulement en ce qu’ils sont les uns colorés, les autres incolores, les uns chauds, les autres froids, etc. Il voyait ceux qui sont chauds devenir froids, et ceux qui sont froids, chauds. Il voyait l’eau se transformer en vapeur, et la vapeur en eau; les choses qui se consument en transformer en braise, en cendre, en flamme, en fumée, et la fumée, lorsque, dans son mouvement ascendant, elle rencontre une voûte de pierre, s’y déposer, et devenir semblable à certaines substances terreuses.

Il lui apparut donc que, vus de ce biais, tous ces corps ne font qu’un en réalité, bien qu’affectés, à un autre point de vue, d’une multiplicité, et qu’il en est de leur multiplicité comme de celle dont sont affectés les animaux et les plantes.

Puis, considérant cette chose qui faisait, à ses yeux, l’unité des plantes et des animaux, il vit que c’est un certain corps comme les précédents, étendu en longueur, largeur et profondeur, soit chaud, soit froid, comme l’un quelconque des corps dépourvus de sensation et incapables de nutrition; elle en diffère par les actes qu’elle produit au moyen des organes animaux ou végétaux, et par là seulement. Mais peut-être ces actes ne lui sont-ils pas essentiels; peut-être lui sont-ils déférés par quelque autre chose, et s’ils étaient déférés aussi à ces corps, ceux-ci seraient alors pareils à la première. Il la considéra donc elle-même, indépendamment des actes qui, à première vue, semblent émaner d’elles; et il vit qu’elle n’est autre chose qu’un de ces corps. Tous les corps lui apparaissaient de la sorte comme une seule chose, qu’ils soient vivants ou inanimés, qu’ils se meuvent ou non, sauf que certains d’entre eux semblent produire des actes au moyen d’organes; mais il ne savait si ces actes leur sont essentiels ou s’ils leur sont déférés par une autre chose.

IL ne connaissait jusqu’ici que des corps, et la totalité des êtres, considérés comme il vient d’être dit, lui semblait se réduire à une chose unique, tandis qu’au premier point de vue elle lui apparaissait comme une multitude innombrable et infinie. Il demeura dans cet état d’esprit pendant un certain temps.