Corruption et corps subtils

Puis il examina soigneusement tous ces corps, vivants ou inanimés, dans lesquels il voyait tantôt une seule chose, tantôt une multiplicité infinie; et il s’aperçut que chacun d’entre eux est indéfectiblement pourvu de l’une des deux tendances suivantes : ou bien il tend vers le haut, tels sont la fumée, la flamme, l’air quand il se trouve sous l’eau; ou bien il tend vers la direction contraire, c’est-à-dire vers le bas, tels sont l’eau, des fragments de terre, des fragments de végétal ou d’animal. Aucun de ces corps ne peut être exempt à la fois de l’un et l’autre de ces deux mouvements, et aucun n’est en repos, à moins qu’il ne soit arrêté par quelque obstacle qui l’empêche de suivre sa voie, comme par exemple une pierre rencontrant dans sa chute un sol résistant qu’elle ne peut traverser; mais si elle pouvait le traverser elle ne laisserait pas, évidemment, de poursuivre sa route. C’est pourquoi, quand tu la soulèves, tu sens qu’elle te résiste de toute la force avec laquelle elle tend vers le bas et cherche à descendre. De même la fumée, dans son mouvement ascensionnel, va toujours son chemin, à moins qu’elle ne rencontre par exemple une voûte résistante qui l’arrête; alors elle s’infléchit à droite et gauche, et dès qu’elle n’est plus retenue par la voûte, elle monte à travers l’air, parce que l’air ne peut l’arrêter.

Il voyait, de même, que si on remplit d’air une outre de peau, qu’on la lie et qu’on la plonge ensuite dans l’eau, l’air recherche à monter et résiste à celui qui le maintient sous l’eau, et cela, jusqu’à ce que, sortant de l’eau, il ait atteint le lieu naturel de l’air. Alors, il demeure en repos, la résistance et la tendance ascendante qu’il manifestait auparavant disparaissent.

Il chercha s’il trouverait au corps dépourvu, à un moment quelconque, de l’un et de l’autre de ces deux mouvements ou en cas de repos de la tendance à les réaliser. Mais il ne rencontra rien de tel dans les corps qui se trouvaient autour de lui. il avait entrepris cette recherche dans l’espoir de rencontrer un tel corps, et de saisir ainsi la nature du corps en tant que corps, dépourvu de toutes les propriétés adjointes qui sont la source de la multiplicité.

Lorsqu’il fut las de chercher, et qu’il eut observé les corps les plus pauvres de propriétés sans en trouver un qui ne fût pourvu en quelque façon d’une de ces deux propriétés qu’on appelle pesanteur et légèreté, il se demanda si la pesanteur et la légèreté, appartiennent au corps en tout que corps, ou à titre de propriété surajoutée à la copropriété. Il lui parut que c’était à titre de propriété surajoutée à la copropriété, parce que si elles appartenaient au corps en tant que corps, il ne se trouverait pas un seul corps qui ne les possédât toutes les deux. Or, nous constatons que le pesant n’admet jamais la légèreté, ni le léger la pesanteur. Ce sont là, sans aucun doute, deux sortes de corps, et chacun d’eux possède un attribut qui le singularise par rapport à l’autre, et qui est surajouté à sa corporéité. Cet attribut est ce qui fait que chacun des deux n’est pas l’autre, et sans lui ils ne seraient qu’une seule et même chose à tous égards.

Il lui fut donc évident que l’essence de chacun de ces deux corps, le lourd et le léger se compose de deux attributs: le premier est ce qui leur appartient en commun, à savoir l’attribut corporéité; le second est ce qui distingue l’essence de chacun d’eux de celle de l’autre, à savoir, pour l’un la pesanteur, la légèreté pour l’autre, jointes de part et d’autre à l’attribut copropriété : c’est l’attribut par lequel l’un se meut vers le haut, l’autre vers le bas.

Il examina de même tous les corps, soit inanimés soit vivants, et vit que l’essence des uns et des autres est composée de l’attribut copropriété et quelque autre chose qui s’ajoute à la corporéité, que cette autre chose soit unique ou multiple; et ainsi les formes des corps lui apparurent dans leur diversité.

Ce fut pour lui la première apparition du monde spirituel, puisque ces formes ne peuvent être saisies par les sens, mais seulement par un certain mode de spéculation intellectuelle. Il lui apparut en particulier que l’esprit animal, logé dans le coeur, et dont il a été question précédemment, doit nécessairement avoir aussi un attribut surajouté à sa corporéité, qui le mette en état d’accomplir ces actes admirables: les diverses espèces de sensation, les diverses opérations représentatives, les diverses sortes de mouvements. Cet attribut est sa forme, la différence spécifique par laquelle il se distingue de tous les autres corps, et c’est lui que les philosophes désignent sous le nom d’âme animale. De même, la chose qui tient lieu aux plantes de la chaleur naturelle aux animaux doit avoir aussi quelque chose qui lui est propre, qui est sa forme, et c’est ce que les philosophes désignent sous le nom d’âme végétative. De même , tous les corps inanimés, c’est-à-dire autres que les animaux et les végétaux, dans le monde de la génération et de la corruption, ont aussi une chose qui leur est propre, grâce à laquelle chacun d’entre eux accomplit sa fonction propre, comme, par exemple, les diverses sortes de mouvements, les diverses espèces de qualités sensibles; cette chose est la forme de chacun d’eaux, et c’est ce que les philosophes appellent une nature.

Lorsque eut ainsi reconnue que l’essence de cet esprit animal, qui avait toujours été pour lui un objet de prédilection, est composée de l’attribut corporéité et d’un autre attribut surajouté à la corporéité, et que l’attribut corporéité lui est commun avec tous les autres corps, tandis que par l’autre attribut, ajouté au premier, il se singularise et s’isole, il se désintéressa de l’attribut corporéité et l’écarta, pour s’attacher au second attribut: c’est à lui qu’on donne le nom d’âme. Désireux d’en avoir une connaissance exacte, il y appliqua sa réflexion, et débuta, dans cette recherche, par l’examen de tous les corps, non pas en tant qu’ils sont corps, mais en tant qu’ils sont doués de formes auxquelles sont inhérentes certaines propriétés par lesquelles ils se différencient les uns des autres. Il poussa cette étude en la serrant de près. Il vit alors que tous les corps d’un même groupe possèdent en commun une forme dont émanent un ou plusieurs actes. Il vit qu’une division de ce groupe, outre la forme qu’elle possède en commun avec ce groupe, a de plus, une autre forme d’où émanent certains actes. Il vit enfin qu’une subdivision de cette division, outre cette première et cette seconde formes, qu’elle possède en commun avec toute cette division, a de plus une troisième forme d’où émanent certains actes. Par exemple, tous les corps terreux, tels que la terre, les pierres, les métaux, les plantes, les animaux, et tous les corps lourds, forment un seul groupe et possèdent en commun une même forme d’où émane le mouvement vers le bas, tant qu’aucun obstacle ne s’oppose à leur décente; et lorsque, après avoir été mus vers le haut par contrainte, ils sont abandonnés à eux-mêmes, ils se meuvent, en vertu de leur forme, vers le bas. Une division de ce groupe, à savoir les plantes et les animaux, outre qu’elle possède cette forme en commun avec tout le groupe précédent, a de plus une autre forme d’où émanent la nutrition et la croissance. La nutrition consiste en ce que l’être qui se nourrit remplace les particules de son corps qui ont disparu, par l’assimilation à sa propre substance d’une matière appropriée qu’il attire à lui. Quant à la croissance, c’est le mouvement suivant les trois dimensions, toute proportion gardée en longueur, largeur et profondeur. Ces deux fonctions sont communes aux plantes et aux animaux; elles émanent,, sans aucun doute, d’une forme commune aux uns et aux autres; et cette forme est ce qu’on appelle l’âme végétative. Enfin, une subdivision de cette division, et ce sont proprement les animaux, outre la première et la seconde formes, qu’elle possède en commun avec la division précédente, a de plus une troisième forme d’où émanent la sensation et la locomotion.

Il vit aussi que chaque espèce d’animaux possède un caractère spécifique qui la sépare de toutes les autres espèces et en fait une espèce distincte. Il reconnu que ce caractère lui vient d’une forme qui lui appartient en propre, surajoutée à la notion de la forme qui lui est commune avec tous les autres animaux; et qu’il en va de même pour chacune des espèces végétales.

Il comprenait que parmi ces corps, perçus par les sens, qui se trouvent dans le monde de la génération et de la corruption, l’essence des uns est composée d’attributs nombreux surajoutés à l’attribut corporéité, celles des autres d’attributs moins nombreux. Considérant que la connaissance de ce qui est moins nombreux est plus aisée que celle de ce qui est plus nombreux, il se proposa d’abord d’étudier l’essence de la chose qui serait la plus pauvre d’attributs essentiels. Or, il vit que les essences des animaux et des plantes sont toujours composées d’un grand nombre d’attributs, vu la variété de leurs actes; il différa donc l’examen des formes de ces deux genres. Il vit de même que les parties de terre sont les unes plus simples que les autres; et il se proposa d’examiner les plus simples qu’il pourrait. Il vit aussi que l’eau est une chose peu complexe, vu le petit nombre d’actes qui émanent de sa forme; et qu’il en est de même du feu et de l’air. Il lui était déjà venu à l’esprit, auparavant, que ces quatre corps se changent l’un dans l’autre, et qu’ils ont en commun une même chose, qui est l’attribut corporéité; que cette chose est nécessairement dépourvue des attributs qui distinguent ces quatre corps l’un de l’autre, qu’elle ne saurait donc se mouvoir ni vers le haut ni vers le bas, qu’elle ne saurait être ni chaude ni froide, ni humide ni sèche, parce qu’aucune de ces alités n’étant commune à tous les corps, aucune ne peut appartenir au corps en tant que corps; et par conséquent, s’il peut se trouver un corps dépourvu de toute forme surajoutée à la corporéité, il ne possède aucune de ces qualités et ne saurait avoir aucune qualité qui ne soit commune à tous les corps revêtus de n’importe quelles formes.

Il chercha donc s’il trouverait une qualité commune à la fois à tous les corps, vivants et inanimés; et il ne trouva rien qui fût commun à tous les corps, sauf la notion, qui se retrouve en tous, de l’étendue à trois dimensions, auxquelles on applique les noms de longueur, largeur, et profondeur. Il reconnut que cette notion appartient au corps en tant que corps. Mais les sens ne lui révélaient l’existence d’aucun corps doué de cette unique propriété, dépourvu de toute notion surajoutée à l’étendue susdite, et totalement dénué de toutes les autres formes. Il se demanda donc si cette étendue à trois dimensions constitue la notion même de corps, sans l’addition d’une autre notion, ou s’il en est autrement; et il vit que derrière cette étendue il y a une autre notion, qui est ce en quoi existe cette étendue; que l’étendue, isolée, ne saurait subsister par elle-même, comme d’ailleurs cette chose qui s’étend ne saurait subsister par elle-même, sans étendue. Il en prit pour exemple certains corps d’ici-bas perceptibles par les sens, doués, de formes, comme l’argile. Il vit que si on lui donne une figure, celle d’une sphère, par exemple, elle a une longueur, une largeur et une profondeur déterminées. Si l’on prend ensuite cette même sphère et qu’on lui donne maintenant une figure cubique ou ovoïde, cette longueur, cette largeur et cette profondeur primitives changent, et ont chacune une nouvelle mesure différente de la première. Quant à l’argile, elle demeure identique et sans changement et une profondeur, quelle qu’en soit la mesure, et il n’est pas possible qu’elle soit dépourvue de ces dimensions. La variabilité de ces dimensions lui montrait qu’elles constituent une notion distincte de l’argile elle-même, l’impossibilité qu’elle en soit totalement dépourvue lui montrait qu’elles font partie de son essence.

Il conclut de ces considérations que le corps en tant que corps est composé essentiellement de deux notions, dont l’une y joue le rôle de l’argile dans la sphère de l’exemple précédent, et l’autre le rôle de la longueur, de la largeur et de la profondeur de la sphère, du cube, ou de toute autre figure que peut affecter cette argile: on ne saurait concevoir un corps qui ne soit composé de ces deux notions, et aucune des deux ne peut exister sans l’autre. Celle qui peut changer, prendre maints aspects successifs, et c’est la notion d’étendue, représente la forme qui se trouve dans tous les corps doués de formes. Celle qui demeure dans le même état, et c’est celle qui correspond à l’argile dans cet exemple, représente la notion de corporéité, qui se trouve dans tous les corps doués de formes; et cette chose qui correspond à l’argile dans cet exemple, est ce que les philosophes appellent matière et hylé; elle est totalement dénuée de formes.