EPÎTRE
HISTOIRE
DE HAYY IBN YAQDHÂN
Auteur :
Ibn Thophaïl (1162) Espagne musulmane
La raison contemplative
Au nom de Dieu,
le Clément, le Miséricordieux! Que Dieu comble de bénédiction Notre Seigneur
Mohammed, sa famille, ses compagnons, et qu’il leur accorde le salut!
Tu m’as
demandé, frère généreux, sincère, affectionné (que Dieu t’accorde la vie
éternelle et a félicité sans fin!), de te révéler ce que je pourrais des
secrets de la philosophie illuminative communiqués par le maître, le prince
des philosophes, Abû Ali Ibn Sîna. Sache-le bien : celui qui veut la vérité
pure doit chercher ces secrets et travailler à en obtenir la connaissance. Or,
la demande que tu m’as adressée m’a inspiré une noble ardeur, qui m’a
conduit (Dieu en soit loué!) à l’intuition d’un état extatique dont je
n’avais pas eu l’expérience auparavant, et m’a fait parvenir à une étape
si extraordinaire, que la langue ne saurait le décrire, ni le discours en
rendre compte; car il est d’un autre ordre et appartient à un autre monde. Le
seul rapport que cet état ait au langage c’est que, par suite de la joie, du
contentement, de la volupté qu’il inspire, celui qui y est arrivé, qui est
parvenu à l’un de ses degrés, ne peut se taire à son sujet et en cacher le
secret: il est saisi d’une émotion, d’une ardeur, d’une exubérance et
d’une allégresse qui le portent à communiquer le secret de cet état en gros
et d’une façon indistincte. Alors, si c’est un homme dépourvu de culture
scientifique, il en parle sans discernement. L’un, par exemple, est allé
jusqu’à dire, par illusion à cet
état: « Louange à Moi! Combien Ma gloire est grande! » ; tel autre :
« Je suis l’Etre Véritable
! » ; tel
autre enfin: « Celui qui est sous ces vêtements n’est autre que
Dieu; ».
Quant au maître
Abû Hâmid [al-Ghazâli], il a fait à cet état, lorsqu’il y fut parvenu,
l’application du vers suivant :
« Ce
qu’il est, je ne saurais le dire. Penses-en du bien et ne demande pas d’en
rien apprendre ».
Mais c’était
un esprit affiné par l’éducation littéraire et fortifié par la culture
scientifique. Considère aussi les paroles d’Abû Bakr ibn al-Sâyigh : [Ibn Bâjja]
qui font suite à ce qu’il dit à propos de la nature de la conjonction:
« Lorsque,
dit-il, on est arrivé à comprendre
ce que je veux dire, alors on voit clairement qu’aucune connaissance des
sciences ordinaires ne peut être au
même niveau que lui. L’intelligence en est donnée dans une condition où
l’on se voit séparé de tout ce qui précède, avec des convictions nouvelles
qui n’ont rien de matériel, trop sublimes pour être rapportées à la vie
naturelle, affranchies de la composition inhérente à la vie naturelle, dignes
d’être appelées des états divins accordés par Dieu à qui il lui plaît
d’entre ses serviteurs ». Cette condition qu’indique Abû Bakr, on y
arrive par la voie de la science spéculative et de la réflexion. Pour lui, il
y est parvenu, sans nul doute, et n’a point manqué ce but.
Quant à la
condition dont nous avons parlé d’abord, elle est autre; mais elle est la même
en ce sens que rien ne s’y révèle qui diffère de ce qui se révèle dans
celle-ci. Elle s’en distingue seulement par une plus grande clarté, et parce
que l’intuition s’y produit avec une qualité que nous appelons force par
pure métaphore, faute de trouver, soit dans la langue générale, soit dans la
langue générale, soit dans la terminologie technique, des mots propres à
rendre la qualité avec laquelle se produit cette sorte d’intuition. cet état
dont nous avons parlé, et dont ta demande nous a incité à éprouver le goût,
est du nombre de ceux qu’a signalés le maître Abû
Alî [Ibn Sînâ], à l’endroit où il dit: « Puis, lorsque la
volonté et l’exercice mystiques l’ont conduit jusqu’à un certain degré,
il entrevoit, comme en de fugitives lueurs d’aurore, des apparitions rapides
et suaves de l’Etre Véritable, semblables à des éclairs qu’il verrait
luire à peine et disparaître. Puis, ces illuminations soudaines se multiplient
s’il persévère dans cet exercice; il devient expert à les provoquer, si
bien qu’enfin elles lui arrivent sans exercice. Chaque fois qu’il aperçoit,
un objet, il se détourne de lui vers l’Auguste Sainteté pour considérer
quelque chose d’Elle: il lui vient alors une nouvelle illumination soudaine;
et peu s’en faut qu’il ne voie l’Etre Véritable en doute chose. Enfin,
cet exercice le conduit à un point où son état momentané se tourne en quiétude
parfaite; ce qui était furtif devient habituel, ce qui était faible lueur
devient une flamme éclatant; il arrive à une connaissance stable, semblable à
une société continuelle. » Il décrit ainsi les degrés successifs
jusqu’à ce qu’ils aboutissent à l’obtention, état dans lequel « son
être intérieur devient un miroir poli orienté du côté de l’Etre Véritable.
Alors, les jouissances d’en haut se répandent abondamment sur lui; il se réjouit
en son âme des traces de l’Etre Véritable qu’il y saisit; en cette
situation, il regarde d’une part vers l’Etre Véritable, l’autre vers lui
même, et il flotte encore de l’un à l’autre. Enfin, il perd conscience de
lui -même: il ne considère plus que l’Auguste Sainteté, ou s’il se considère
lui-même, c’est seulement en tant qu’il considère; et c’est alors qu’à
lieu l’union intuitive ». Ces états qu’il a décrits, il entend que
par eux seulement on peut obtenir un goût, et non par la voie de la perception
spéculative, qui déduit par des raisonnements, en posant des prémisses et
tirant des conclusions.
Si tu veux une
comparaison qui te fasse saisir la différence entre la perception telle que
l’entend cette école et la perception telle que les autres l’entendent,
imagine le cas d’un aveugle-né, doué néanmoins, par la neutre, d’une vive
intelligence, d’une conception ferme, d’une mémoire sûre, d’un esprit
droit, qui aurait vécu, depuis qu’il est au monde, dans une ville où il cessé
d’apprendre, au moyen des sens qui lui restent, à connaître individuellement
les habitants, de nombreuses espèces d’êtres tant vivants qu’inanimés,
les rues de la ville, ses ruelles, ses maisons, ses marchés, de manière à être
en état de la parcourir sans guide, et de connaître sur-le-champ tous ceux
qu’il rencontre; les couleurs seules ne lui sont connues que par des
explications des noms qu’elles portent, et par certaines définitions qui les
désignent. Suppose qu’arrivé à ce point ses yeux soient ouverts, qu’il
recouvre la vue, qu’il parcoure toute la ville et qu’il en fasse le tour. Il
n’y trouvera aucun objet différent de l’idée qu’il s’en faisait, il
n’y rencontrera rien qu’il ne reconnaisse, il trouvera les couleurs
conformes aux descriptions qu’on lui en a données;
et dans tout cela il n’y aura de nouveau pour lui que deux choses
importantes, dont l’une est la conséquence de l’autre: une clarté, un éclat
plus grand, et une grande volupté.
L’état de
ceux qui spéculent, et qui ne sont point arrivés à la phase de la familiarité
avec Dieu, c’est le premier état de l’aveugle; et les couleurs qui, dans
cet état, lui sont connues par des explications de leurs noms, ce sont ces
choses dont Abû Bakr dit qu’elles sont trop sublimes pour être rapportées
à la vie naturelle, et que Dieu les accorde à qui il lui plaît d’entre ses
serviteurs. L’état des spéculatifs qui sont arrivés à la phase de la
familiarité, et à qui Dieu a fait don de cette chose dont nous avons dit
qu’elle n’est appelée force que métaphoriquement, c’est
le second état de cet aveugle. Mais on trouve rarement un homme
comparable à quelqu’un qui aurait toujours une vue perçante, les yeux
ouverts, et nul besoin de regarder.
Je n’entendra
point ici (que Dieu t’honore de sa familiarité!) par la perception des spéculatifs
ce qu’ils perçoivent du monde physique, et par la perception des familiers de
Dieu ce qu’ils perçoivent de supra physique, car ces deux genres d’objets
perceptibles sont très différents en eux-mêmes et ne se confondent point
l’un avec l’autre. Ce que nous entendons par la perception des spéculatifs,
c’est ce qu’ils perçoivent de supra physique, c’est ce que percevait Abû
Bakr. Or, la condition de cette perception des spéculatifs, c’est qu’elle
soit vraie, fondée, et, par conséquent, il y a conformité entre elle et la
perception propre aux familiers de Dieu, qui connaissent les mêmes choses avec
plus de clarté et avec une extrême volupté. Abû Bakr censure la façon dont
les soufis entendent cette volupté. Il a rapporte à la faculté imaginative,
et il s’engage à donner un exposé clair et net des conditions qui déterminent
l’état de ceux qui éprouvent cette félicité. Mais c’est ici le lieu de
lui répondre : « Ne déclare pas douce la saveur d’une chose dont tu
n’as pas goûté, et ne foule pas aux pieds les nuques des hommes véridiques »;
car notre homme n’en a rien fait et n’a point fait et n’a point tenu cette
promesse. Il est probable que ce qui l’en a empêché, c’est le manque de
temps dont il parle, et le dérangement causé par son voyage à ORAN; ou peut-être
a-t-il vu que, s’il décrivait cet état, il serait entraîné à dire des
choses de nature à décrier sa conduite et à désavouer les encouragements
qu’il a donnés à acquérir de grandes richesses à les accumuler, et à
employer divers artifices pour se les procurer.
Mais nous nous
sommes écarté du sujet que tu nous invitais à traiter, un peu plus qu’il
n’était nécessaire.
Il résulte
clairement de ce qui précède que ta demande ne peut viser qu’un des deux
buts suivants : - Ou bien tu désires connaître ce que voient les hommes qui
jouissent de l’intuition, du goût, et qui sont arrivés à la phase de la
familiarité avec Dieu; mais c’est une chose dont on ne peut donner l’idée
adéquate dans un livre; et, dès
qu’on l’entreprend, dès qu’on cherche à l’exprimer par la parole ou
dans des écrits, sa nature s’altère, et elle verse dans l’autre genre, le
genre spéculatif: car, lorsqu’elle a revêtu la forme de lettres et de sons,
lorsqu’elle s’est rapprochée du monde sensible, elle ne demeure en aucune
manière semblable à ce qu’elle était; et les façons de l’interpréter
différent grandement : certains s’égarent loin du droit chemin, et
d’autres semblent s’être égarés alors qu’il n’est rien. Cela vient de
ce que c’est une chose qui n’est pas délimitée dans une vaste étendue
ambiante, une chose qui enveloppe sans être enveloppée. - Ou bien, c’est là
le second des deux buts dont ta demande, avons-nous dit, ne pouvait viser que
l’un ou l’autre, tu désires connaître cette chose suivant la méthode des
spéculatifs; et c’est là (que Dieu t’honore de sa familiarité!) une chose
de nature à être consignée dans des livres et exprimée par des mots. Mais
elle est plus rare que le Souffre rouge, surtout en cette contrée où nous
vivons; car elle est si extraordinaire qu’à peine un seul homme après un
autre en recueille-t-il quelques parcelles. Encore ceux qui en ont recueilli
quelque peu n’en ont-ils parlé aux gens que par énigmes, vu que la religion
orthodoxe,
Ne crois pas
que la philosophie qui nous est parvenue dans les écrits d’Aristote, d’Abû
Naçr [al-Fârâbî], et dans le livre de
«
c’est pour moi une affliction que les sciences humaines soient au nombre de
deux, pas davantage : Une vraie, impossible à acquérir, et
une vaine, dont l’acquisition est sans profit ».
Après eux vint
une autre génération d’hommes, plus habiles dans la spéculation, et qui
approchèrent davantage de la vérité. Nul, parmi eux, n’eut un esprit plus pénétrant,
une déduction plus sûre, une vue plus juste qu’Abû Bakr ibn al-Sâyigh [Ibn
Bâjja]; mais les affaires de ce monde l’absorbèrent à tel point que la mort
l’enleva avant qu’eussent été mis au jour les trésors de sa science et
qu’eussent été révélés les secrets de sa sagesse. La plupart des ouvrages
qu’on trouve de lui manquent de fini et sont tronqués à la fin : par exemple
son livre sur l’Ame, le Régime du Solitaire, ses écrits sur la logique et
sur la physique. Quant à ses écrits achevés, ce sont des abrégés et de
petits traités rédigés à la hâte. Il en fait lui-même l’aveu: il déclare
que la thèse dont il s’est proposé la démonstration dans le petit traité
de
Quant aux
livres d’Abû Naçr [al-Fârâbî] qui sont arrivés jusqu’à nous, le plus
grand nombre est relatif à la logique. Ceux qui nous sont parvenus sur la
philosophie sont pleins d’incertitudes. Il affirme, dans le livre de
Quant aux écrits
d’Aristote, le maître Abû’Alî [Ibn Sînâ] se charge de nous en expliquer
le contenu, suit sa doctrine et pratique sa méthode philosophique, dans le
livre de
Au commencement
de ce livre, il déclare que la vérité selon son opinion n’est pas dans les
doctrines qu’il y expose, qu’il s’est borné, en la composant, à
reproduire le système des péripatéticiens, et que celui qui veut la vérité
pure doit la chercher dans son livre de
Quant aux
livres du maître Abû Hâmid [Al-Ghazâlî] cet auteur, en tant qu’il
s’adresse au vulgaire, lie dans un endroit et délie dans l’autre, taxe
d’infidélité certaines opinions, puis les déclare licites. Parmi toutes les
accusations d’infidélité qu’il porte contre les falâcifa dans le livre de
l’Effondrement des falâcifa, il leur reproche de nier la résurrection des
corps et d’affirmer que la récompense et le châtiment concernent
exclusivement les âmes; puis il
dit, au début du livre de
« Accepte
ce que tu vois et laisse là ce que tu as entendu dire. Quand le soleil se lève,
il te permet de te passer de Saturne ».
Telle est sa
manière d’exposer sa pensée: il ne procède, le plus souvent, que par énigmes,
vagues indications, profitables seulement à ceux qui, après en avoir fait une
étude personnelle, les ont entendu, ensuite, expliquer par lui, ou à
quelqu’un qui est préparé à les comprendre, intelligence supérieure à qui
la moindre indication suffit.
Le même auteur
avertit, dans le livre des joyaux, qu’il a composé des livres ésotériques,
dont le contenu expose la vérité pure; mais aucun d’eux, à notre
connaissance, n’est parvenu en Andalousie, Des écrits y sont bien parvenus
que certains prétendent être ces livres ésotériques, mais il n’en est
rien; ce sont; le livre des Connaissances intellectuelles, le livre de
l’Insufflation et du Parachèvement, et un recueil d’autres questions. Ces
écrits, bien qu’il s’y trouve certaines indications, ne contiennent pas de
bien grands éclaircissements autres que ceux qui sont épars dans ses écrits
de vulgarisation. D’ailleurs, on trouve dans le livre du But suprême des
choses plus abstruses que dans ces écrits; or, il déclare que le livre du But
suprême n’est pas ésotérique; d’où il résulte nécessairement que les
écrits qui nous sont parvenus ne sont pas les écrits ésotériques. Un
commentateur récent a cru pouvoir tirer de ce qu’il dit à la fin du livre de
Genèse du mythe : le régime du solitaire
Nous n’avons
pu, quant à nous, dégager la vérité à laquelle nous sommes arrivé et qui
est le terme de notre science, qu’en étudiant avec soin ses paroles et celles
du maître Abû’Ali [Ibn Sînâ], en les rapprochant les unes des autres, et
en les confrontant avec les opinions émises de notre temps et embrassées avec
ardeur par des gens faisant profession de philosophie jusqu’à ce
que nous eussions découvert d’abord la vérité par le voie de
l’investigation spéculative, et qu’ensuite nous en eussions perçu récemment
ce léger goût par l’intuition extatique.
Alors, il nous
parut que nous étions en état de dire quelque chose d’appréciable; et nous
décidâmes que tu serais, le premier à qui
nous ferions présent de ce que nous possédons, et à qui nous l’exposerions,
à cause de ta solide amitié et de ton affection sincère. Toutefois, si nous
te présentions les derniers résultats auxquels nous sommes parvenu dans cette
voie sans y assurer au préalable tes premiers pas, cela ne te serait pas plus
utile qu’un précepte traditionnel sommairement énoncé; et il en serait de même
si tu nous donnais, toi ton approbation à cause de notre intime amitié, et non
parce que nos doctrines méritent l’adhésion. Mais nous, nous ne nous
contentons pas pour toi de ce niveau, et nous ne serons satisfait que si tu t’élèves
plus haut; car il n’assure pas le salut ni, à plus forte raison, l’accès
aux degrés suprêmes. Nous voulons te faire suivre les chemins que nous avons
suivis avant toi, te faire nager dans la mer que nous avons déjà traversée,
afin que tu arrives où nous sommes nous-mêmes arrivé, que tu voies ce que
nous avons vu, que tu constates par toi-même tout ce que nous avons constaté,
et que tu puisses te dispenser d’asservir ta connaissance à la nôtre. Mais
cela exige un espace de temps qui ne saurait être court, des loisirs, et une
application exclusive à ce genre d’exercice. Si tu prends sincèrement cette
détermination, si tu as la ferme résolution de te mettre activement à l’œuvre
pour atteindre ce but, quand viendra le matin tu te loueras de ton voyage
nocturne tu recevras la récompense de tes efforts, tu auras satisfait ton
Seigneur et il t’aura satisfait. Et moi, je remplirai ton attente: je te
conduirai par le chemin le plus droit, le plus exempt d’accidents et de
dommages, quoique présentement il ne m’ait été donné d’apercevoir
qu’une faible lueur, à titre de stimulation et d’encouragement à entrer
dans la voie. Je vais donc te raconter l’histoire de Hayy Ibn Yaqdhân, d’Açâl
et de Salâmân, qui ont reçu leur nom du maître Abû’Ali [Ibn Sînâ]. Elle
peut servir d’exemple pour ceux qui savent comprendre, d’ »avertissement
pour tout homme qui a un coeur, ou prête l’oreille et voit ».
Nos vertueux prédécesseurs
rapportent (Dieu soit satisfait d’eux!) que parmi les îles de l’Inde situées
sous l’équateur, il y en a une qui est l’île où l’homme naît sans mère
ni père. C’est qu’elle jouit de la température la plus égale qui soit à
la surface de la terre, et la plus parfaite, parce qu’elle reçoit la lumière
de la région du ciel la plus élevée possible. Cette assertion, à vrai dire,
est en opposition avec l’opinion professée par la plupart des philosophes et
des grands médecins, d’après qui la température la plus égale dans les
pays habités est celle du quatrième climat.
S’ils ont dit
cela parce qu’ils tenaient pour établi que sous l’équateur il n’y a pas
de pays habité, par suite de quelque empêchement dû aux conditions
terrestres, leur assertion, que le quatrième climat est le plus égal sur la
surface du reste de la terre, a quelque apparence de raison. Mais s’ils ont
voulu dire simplement par là que les pays situés sous la ligne équatoriale
sont excessivement chauds, comme le déclarent expressément la plupart
d’entre eux, c’est une erreur dont le contraire peut être démontré.
Les sciences
physiques démontrent, en effet, que les seules causes productrices de la
chaleur sont le : mouvement, le contact des corps chauds, ou la lumière. Ces
sciences établissent aussi que le soleil n’a pas de chaleur propre, qu’il
ne possède aucune de ces qualités tempéramentales. Elles établissent en
outre que les corps qui reçoivent le mieux l’action de la lumière sont les
corps polis non transparents, en second lieu les corps opaques non polis, et que
les corps transparents complètement dépourvus d’opacité ne la reçoivent
pas du tout.
Voilà tout ce
que démontre le maître Abû’Ali; cette démonstration lui est propre, et
ceux qui l’ont précédé n’en font pas mention. Si ces prémisses sont
vraies, il en résulte nécessairement que le soleil n’échauffe pas la terre
comme les corps chauds échauffent d’autres corps avec lesquels ils sont en
contact, puisque le soleil par lui-même n’est pas chaud. Ce n’est pas non
plus par le mouvement que la terre s’échauffe, puisqu’elle est immobile, et
dans une même situation au moment de l’apparition et au moment de la
disparition du soleil, alors que la sensation nous révèle en elle, à ces deux
moments, des manières d’être opposées par rapport à l’échauffement et
au refroidissement. Ce n’est pas non plus le soleil qui échauffe d’abord
l’air, puis ensuite la terre par le moyen de la chaleur qu’il aurait
communiquée à l’air; comment cela pourrait-il, alors que nous trouvons, au
moment de la chaleur, les couches d’air voisines de la terre beaucoup plus
chaudes que les couches d’air supérieures qui en sont éloignées? Il reste
donc que l’échauffement de la terre par le soleil ait lieu par le moyen de la
lumière et non autrement. Car la chaleur accompagne toujours la lumière; si
bien que lorsque la lumière se concentre dans les miroirs ardents, elle
enflamme un objet placé en face. De
plus, on établit dans les sciences exactes, par des démonstrations décisives,
que le soleil est de figure sphérique, qu’il en est de même de la terre, que
le soleil est beaucoup plus gros que la terre, que la partie de la terre éclairée
par le soleil est toujours de plus de moitié, et que, de cette moitié éclairée
de la terre, la partie qui reçoit la plus forte lumière est, à un moment
quelconque, le milieu, parce que c’est toujours le lieu le plus éloigné de
l’obscurité, et parce qu’il présente au soleil une surface plus considérable;
tandis que les parties voisines de la périphérie sont moins éclairées, et
finissent par être dans l’obscurité à la périphérie du cercle qui forme
la partie éclairée de la terre. Et un lieu n’est au centre du cercle de lumière
que lorsque le soleil s’y trouve au zénith: la chaleur est alors en ce lieu
la plus forte possible. Si le lieu est tel que le soleil y soit éloigné du zénith,
il y fait très froid; s’il est tel que la culmination du soleil y demeure
voisine du zénith, la chaleur y est extrême. Or, on démontre, en astronomie,
que dans les régions de la terre situées sous l’équateur le soleil n’est
au zénith que deux fois par an: quand il entre dans le signe du Bélier et
quand il entre dans le signe de Balance. Pendant le reste de l’année, il est
durant six mois dans le sud et durant six mois dans le nord. On n’y éprouve
donc ni chaleur excessive ni froid excessif, et on y jouit par conséquent
d’un climat sensiblement uniforme. Cette théorie exigerait un exposé plus
long, que ne comporte pas notre présent objet. Nous ne l’avons signalée à
ton attention que parce qu’elle contribue à confirmer la légitimité de
l’allégation énoncée, à savoir que, dans cette contrée, l’homme peut naître
sans mère ni père.
Certains
tranchent la question et décident que Hayy Ibn Yaqdhân
est un de ceux qui sont nés, dans cette région sans mère ni père.
Mais d’autres le nient, et rapportent cette partie de
son histoire comme nous allons te la raconter.
Il disent
qu’en face de cette île se trouvait une île importante, vaste, riche et
populeuse. Elle avait pour roi un homme du pays, d’un caractère hautain et
jaloux. Ce roi avait une soeur qu’il empêchait de se marier. Il écartait
d’elle les prétendants: aucun ne lui paraissait un parti sortable. Or, elle
avait un voisin du nom de YAQZAN, qui l’épousa secrètement, suivant un usage
autorisé par leur religion. Elle conçut de lui, et accoucha d’un enfant mâle.
Craignant que son cas ne fût dévoilé et son secret divulgué, elle le mit,
après l’avoir allaité dans un coffre soigneusement fermé et elle
l’emporta ainsi, après la tombée de la nuit, accompagnée de serviteurs et
d’amis sûrs, vers le rivage de la mer, le coeur brûlant, pour lui, d’amour
et de crainte. Puis, elle lui fit ses adieux en s’écriant : « O
Dieu! c’est toi qui as créé cet enfant « qui n’était rien »;
tu l’as entretenu dans les ténèbres de mes entrailles, et tu as pris soin de
lui, jusqu’à ce qu’il ait été formé et achevé. Je le confie à ta bonté,
par crainte de ce roi injuste, altier, opiniâtre, et je compte pour lui sur ta
bienveillance. Sois son soutien et ne l’abandonne pas, ô toi le plus miséricordieux
des miséricordieux! ». Puis
elle le livra aux flots. Un courant le saisit avec force, et le porta, en cette
nuit, jusqu’au rivage de l’île dont il a été question précédemment.
Or, le flux
arrivait à ce moment en un point qu’il n’atteignait qu’une fois par an.
Le flot poussa le coffre au milieu d’un épais fourré, couvert d’un doux
tapis, abrité contre les vents et la pluie, garanti « du soleil, dont les
rayons n’y pouvaient pénétrer ni pendant qu’il montait ni pendant qu’il
descendait ». Le reflux commençant alors, le coffre demeura en cet
endroit. Puis, par des apports successifs, les sables fermèrent à l’eau
l’entrée du fourré, et le flux désormais ne put y pénétrer.
Au moment où
le flot avait jeté le coffre dans le fourré. les clous en avaient été branlés
et les planches disjointes. Pressé par la faim, l’enfant se mit à pleurer,
et à pousser des cris d’appel et à se débattre. Sa voix parvient à
l’oreille d’une gazelle qui avait perdus son faon. Elle suivit la voix,
croyant que c’était lui, et arriva au coffre. De ces sabots elle tenta de
l’ouvrir, tandis que l’enfant poussait de l’intérieur, si bien qu’une
planche du couvercle céda. Alors, émue de pitié et prise d’affection pour
lui, elle lui présenta son pis et l’allaita à discrétion. Elle revint sans
cesse le visiter, l’élevant et veillant à écarter de lui tout dommage. Tels
sont les débuts de son histoire d’après ceux qui n’admettent point la génération
spontanée. Nous raconterons dans la suite son éducation et les progrès
successifs par lesquels il parvint à la plus haute perfection.
Quant à ceux
qui le font naître par génération spontanée, voici leur version. Il y avait
dans cette île une dépression du sol renfermant une argile qui, sous
l’action des ans, y était entrée en fermentation, en sorte que le chaud
s’y trouvait mêlé au froid et l’humide au sec, par parties égales dont
les forces se faisaient équilibre. Cette argile fermentée était en grande
masse, et certaines parties l’emportaient sur les autres par la juste
proportion du mélange et par l’aptitude à former les humeurs séminales; le
centre de cette masse était la partie qui offrait l’équilibre le plus exact
et la ressemblance la plus parfaite avec le composé humain. Cette argile était
en travail et donnait naissance, à raison de sa viscosité, à des bulles du
genre de celles que produit l’ébullition. Or, il se forma, au centre de cette
masse d’argile, une bulle très petite, divisée en deux par une membrane
mince, et remplie d’un corps subtil, aériforme, réalisant exactement l’équilibre
convenable. Alors vint s’y joindre « l’âme, qui émane de mon
Seigneur »*; et elle s’y
attacha d’une union si étroite que les sens et l’entendement ont peine à
l’en séparer.
Car il est
manifeste que cette âme, sans cesse, émane abondamment du Dieu Puissant et
Grand. Elle comparable à la lumière du soleil, qui sans cesse est répandue
sur le monde en abondance. Il y a un corps qui ne réfléchit point cette lumière:
c’est l’air extrêmement transparent. D’autres la réfléchissent en
partie: ce sont les corps opaques non
polis; et des diverses façons dont ils la réfléchissent résulte la diversité
de leur couleurs. D’autres, enfin, la réfléchissent au plus haut degré: ce
sont les corps polis, comme les miroirs ou autres du même genre; et si les
miroirs présentent une concavité d’une certaine figure déterminée, la
concentration des rayons lumineux y produit du feu. De même, l’âme, qui émane
de Dieu, se répand toujours abondamment sur tous les êtres. Mais il en est qui
ne manifestent point son influence, faute de disposition : ce sont les corps
inorganiques, dépourvus de vie; ils correspondent à l’air dans l’exemple
précédent. D’autres, ce sont les diverses espèces de plantes, en
manifestent l’influence selon leurs dispositions; ils correspondent aux corps
opaques dans l’exemple en question. D’autres la manifestent à un haut degré:
ce sont les diverses espèces d’animaux, qui correspondent aux corps polis
dans notre exemple. Enfin, parmi ces corps polis, certains, outre leur pouvoir
éminent de réfléchir les rayons solaires, reproduisent l’image ressemblante
du soleil. De même aussi, parmi les animaux, il en est qui outre leur faculté
éminente de recevoir l’âme et de la manifester, la reflètent, et prennent
sa forme : ce sont proprement les hommes; et c’est à l’homme que le Prophète
(que Dieu le comble de bénédictions et lui accorde le salut!) a fait allusion
en disant : « Dieu a créé Adam à son image ».S’il arrive enfin,
que cette forme, dans l’homme, prenne de la force au point que toutes les
autres formes s’évanouissent devant elle, et qu’elle
demeure seule, consumant de son auguste splendeur tout ce qu’elle
atteint, alors elle correspond aux miroirs courbes, qui consument tous les
autres corps.
Pareille chose
ne se produit que chez les prophètes (les bénédictions de Dieu soient sur
eux!). Tout cela est clairement exposé dans les textes appropriés.
Mais achevons
de voir ce que rapportent ceux qui décrivent ce mode de génération.
Dès que,
disent-ils, cette âme se fut fixée dans ce réceptacle, toutes les facultés
se subordonnèrent à elle, s’inclinèrent devant elle et se soumissent en
totalité par ordre de Dieu. Alors il se forma, en face de ce réceptacle, une
autre bulle divisée en trois compartiments séparés par de fines membranes,
mais communiquant par des ouvertures, remplis d’un corps aériforme semblable
à celui du premier réceptacle et encore plus subtil; et dans ces trois
compartiments d’un même réceptacle se logèrent une partie des facultés qui
s’étaient subordonnées au premier esprit ou première âme; elles furent
chargées de la garder, de prendre soin d’eux et de faire parvenir des
impressions de toutes les modifications petites ou grandes, qui y
surviendraient, à la première âme fixée dans le premier réceptacle.
En outre, il se
forma, en face de ce premier réceptacle, et dans la direction opposée au
second, une troisième bulle remplie d’un corps aériforme mais plus grossier
que les deux premiers; et dans ce réceptacle se logèrent une partie des facultés
soumises, qui furent chargées de la garder et d’en prendre soin.
Ce premier réceptacle,
le second et le troisième, furent ce qui se forma d’abord de cette argile en
fermentation, dans l’ordre que nous venons d’indiquer, ils avaient besoin
d’une aide réciproque: le premier avait besoin de deux autres pour se faire
servir et obéir, et ceux-ci du premier comme le gouverné a besoin du
gouvernant et le dirigé du dirigeant tous les trois étaient, par rapport aux
organes formés après eux, gouvernants et non gouvernés, l’un deux, à
savoir le second, étant d’ailleurs supérieur au troisième au point de vue
du commandement.
Le premier des
trois, lorsque l’âme s’y fut jointe, et que sa chaleur fut devenue ardente,
prit la figure du feu, la figure conique; le corps épais qui l’entourait pris
à son tour, en se modelant sur la même figure, et devint une masse de chair
dure, par-dessus laquelle il se forma une enveloppe protectrice membraneuse,
l’ensemble de cet organe a reçu le nom de coeur. La chaleur ayant
pour effet de décomposer et de détruire les humeurs, cet organe avait
besoin de quelque chose qui l’entretînt, le nourrît et lui restituât
continuellement ce qu’il perdait, sans quoi il ne pouvait subsister. Il avait
encore besoin de percevoir ce qui lui convenait, pour se le procurer, comme
aussi ce qui lui était contraire, pour l’écarter. L’un des deux autres
organes se chargea pour lui, au moyen des difficultés dont il était le siège,
et qui tiraient du coeur leur origine, de pouvoir à l’un de ces besoins, et
l’autre organe se chargea pour lui de pourvoir à l’autre besoin; celui qui
se chargeait de la perception, c’était le cerveau, et celui qui se chargeait
de l’entretien, c’est le foie. L’un et l’autre d’ailleurs avaient
besoin du coeur pour leur fournir sa chaleur et les facultés propres à chacun
d’eux mais qui tiraient du coeur leur origine. C’est pour répondre à ces
divers besoins qu’il se forma entre les deux sortes d’organes un réseau de
passages et chemins dont les étaient plus larges que les autres, selon que la nécessité
l’exigeait; ce furent les artères et les veines.
Puis, les
partisans de cette version continuent à décrire la formation de l’organisme
entier dans toutes ses parties, de la même manière que les naturalistes décrivent
la formation du foetus dans la matrice, sans en rien omettre, jusqu’au complet
développement de l’organisme et de ses parties, et jusqu’au point où le
foetus est prêt à sortir du sein maternel. Dans toute cette exposition, ils
ont recours de cette grande masse d’argile fermentée et préparée à
constituer tout ce qui est requis pour la formation de l’organisme humain, les
enveloppes qui entourent tout le foetus, etc. Lorsqu’il fut complètement formé,
ces enveloppes s’en séparèrent comme l’enfantement, et la masse restant de
l’argile s’entrouvrit sous l’action de la sécheresse. Privé alors
d’aliment et pressé par la faim, l’enfant se mit à pousser, des cris de détresse.
Puis une gazelle, qui avait perdu son faon, répondit à son appel.
A partir de cet
endroit, les partisans de la seconde version sont d’accord avec ceux de la
première en ce qui concerne l’élevage de l’enfant. La gazelle qui s’était
chargée de lui, s’accordent-ils à dire, trouvant de plantureux et gras pâturages,
engraissa, son lait devint abondant et pourvut le mieux du monde à la
nourriture du petit enfant. Elle demeurait auprès de lui, et ne le quittait que
lorsqu’elle y était forcée par le besoin de paître; l’enfant, de son côté,
s’habitua si bien à la gazelle que, lorsqu’elle tardait à revenir; il éclatait
en larmes, et elle volait vers lui. Il n’y avait d’ailleurs dans cette île
aucun animal dangereux. L’enfant s’éleva et grandit, nourri du lait de
gazelle, jusqu’à l’âge de deux ans. Il apprit à marcher et fit ses dents.
Il suivait la gazelle, et celle-ci se montrait pour lui pleine de soins et de
tendresse: elle le conduisait dans des endroits ou se trouvaient des arbres
chargés de fruits, lui donnant à manger les fruits tombés de l’arbre,
lorsqu’ils étaient doux et mûrs; s’ils avaient une enveloppe dure, elle
les lui cassait avec ses molaires; quand il revenait au pis, elle lui donnait
son lait; quand il avait soif et voulait de l’eau, elle le menait boire; quand
le soleil l’incommodait, elle le conduisait à l’ombre; quand il avait
froid, elle le réchauffait; dès que la nuit tombait, elle le ramenait à son
premier abri, le garantissant avec son corps et avec de la plume qui se trouvait
là, de celle dont on avait jadis rempli le coffre au moment où on y avait mis
l’enfant. Le matin et le soir, un troupeau de gazelles avait coutume de les
accompagner, allant avec eux au pâturage et revenant avec eux passer la nuit au
même gîte. L’enfant ne cessa de vivre ainsi avec les gazelles, dont il
reproduisait les cris avec sa voix à s’y méprendre. Il reproduisait de même,
avec une grande exactitude, tous les chants d’oiseaux ou cris d’autres
animaux qu’il entendait. Mais les cris qu’il reproduisait surtout, c’étaient
ceux des gazelles qui demandent du secours, ou qui veulent entrer en relations,
ou qui désirent quelque chose, ou qui cherchent à éviter un danger; car les
animaux, pour ces occasions différentes, ont des cris différents, ils se
connaissaient, les animaux et lui, et ils ne se traitaient pas en étrangers.
Lorsque s’étaient fixées dans son esprit des représentations des choses
dont il cessait d’avoir une perception actuelle, les unes lui inspiraient du désir,
les autres de l’aversion.
Il observait
entre temps tous les animaux et les voyait couverts de poils, laineux ou soyeux,
ou de plumes. Il remarquait leur rapidité à la course, leur force, les armes
dont ils étaient munis pour lutter contre l’adversaire, telle que les cornes,
les dents, les sabots, les ergots, les serres. Puis faisant un retour sur lui-même,
il se voyait nu, sans armes, lent à la course, faible contre les animaux qui
lui disputaient les fruits, se les appropriaient à son détriment, et les lui
enlevaient sans qu’il pût les repousser ou échapper à aucun d’entre eux.
Il voyait à ses compagnons, les petits des gazelles, pousser des cornes
qu’ils n’avaient point auparavant; il les voyait devenir agiles après avoir
été lents à la course. Il ne
constatait chez lui-même rien de tout cela, et il avait beau y réfléchir, il
ne pouvait en découvrir la cause. Considérant les animaux difformes ou
infirmes il n’en trouvait aucun qui lui ressemblât. Mais considérant aussi
les orifices réservés aux excrétions chez tous les animaux, il les voyait
protégés, l’un, celui qui est affecté aux excréments solides, par une
queue, l’autre, celui qui sert aux excrétions liquides, par des poils ou
quelque chose du même genre; et en outre, leur organe urinaire était plus caché
que le sien. Toutes ces constatations lui étaient pénibles et
l’affligeaient.
La tristesse
qu’il ressentait dura longtemps, et il approchait de l’âge de sept ans
lorsque, désespérant de voir se réaliser en lui les avantages naturels dont
l’absence le faisait souffrir, il prit de larges feuilles d’arbres qu’il
disposa les unes derrière lui, les autres devant, et il les attacha à une
sorte de ceinture qu’il se fit autour de la taille avec des feuilles de
palmiers et de l’alfa.
Mais ces
feuilles ne tardèrent pas à sa faner; à sécher et à tomber. Il en cueillit
alors d’autres qu’il assembla dorénavant en couches superposées. Elles
pouvaient ainsi durer davantage, mais jamais bien longtemps. De branches
d’arbres il se fit des bâtons qu’il rendit lisses aux extrémités et unis
d’un bout à l’autre; et il les brandissait contre les animaux avec lesquels
il avait à lutter, attaquant les faibles d’entre eux et résistant aux forts.
Il conçut, par suite, une certaine idée de ce dont il était capable, et
comprit que sa main avait sur les membres antérieurs une grande supériorité,
puisque, grâce à elle, en couvrant ses parties honteuses et en se faisant des
bâtons pour se défendre, il lui était possible de se passer de queue et
d’armes naturelles.
Pendant ce
temps, il grandissait et dépassait l’âge de sept ans. Mais il se lassa de
renouveler les feuilles dont il se couvrait. L’idée lui vint alors de prendre
la queue d’un animal mort pour se l’attacher à lui-même; mais il hésitait
à le faire, car il avait vu que les bêtes fauves vivantes évitent et fuient
les cadavres de leurs congénères. Sur ces entrefaites, il rencontra un jour un
aigle mort et se trouva en mesure de réaliser son désir. Ne voyant point les bêtes
fauves s’en effaroucher, il profita de l’occasion, s’approcha de
l’oiseau, détacha les deux ailes et la queue, entière et telles quelles, et
en étala les plumes d’une façon régulière. Il dépouilla ensuite la bête
du reste de sa peau, la partagea en deux parties, et se les attacha l’une sur
le dos, l’autre sur le nombril et au-dessous. Enfin, il suspendit la queue
derrière lui, et les deux ailes au haut de ses bras. Il eut de la sorte un vêtement
qui le couvrit, lui tint chaud, et le fit chercher querelle ou à lui résister,
et aucun d’eux ne s’approcha plus de lui, sauf la gazelle qui l’avait
allaité et élevé. Elle ne le quitta point ni lui ne la quitta.
Enfin, elle
devint vieille et s’affaiblit. Il la conduisit à de gras pâturages, il lui
cueillit et lui fit manger de bons fruits. Mais sa faiblesse et sa maigreur
augmentèrent et la mort survint enfin; tous ses mouvements et toutes ses
fonctions s’arrêtèrent. Quand il la vit en cet état, le jeune garçon fut
saisi d’une émotion violente; et de douleur, peu s’en fallut que son âme
s’exhalât. Il l’appelait avec le cri auquel, lorsqu’elle le lui entendait
pousser, elle avait coutume de répondre, ou bien en criant de toutes ses
forces, mais sans constater en elle ni mouvement ni changement. Il lui examinait
les oreilles et les yeux sans y
apercevoir aucun dommage apparent: il examinait de même tous ses membres sans
en trouver aucun qui fût endommagé. Il désirait ardemment découvrir la place
du mal pour l’en délivrer, afin qu’elle revint à l’état où elle se
trouvait auparavant; mais rien de tel ne s’offrait à lui, et il était
impuissant à lui porter secours.
Ce qui lui
inspirait cette idée, c’est une observation qu’il avait faite sur lui même
antérieurement: il avait remarqué que, s’il fermait ses deux yeux, ou leur
interceptait la vue au moyen d’un objet quelconque, il ne voyait plus rien
jusqu’au moment où cet obstacle disparaissait; que si, de même, il se
bouchait les oreilles en introduisant un doigt dans chacune d’elles, il
n’entendait plus rien jusqu’à ce qu’il eut supprimé cet empêchement;
que s’il se bouchait le nez avec la main, il ne sentait plus aucune odeur tant
qu’il ne débouchait pas ses narines. Il en concluait que toutes ces facultés
perceptives et actives pouvaient être entravées par certains empêchements, et
que si ces empêchements disparaissaient, elles reprenaient leur exercice.
Mais après
qu’il eut examiné tous les organes externes de la gazelle sans y rencontrer
aucun empêchement apparent, se trouvant d’autre part en présence d’un arrêt
total, qui n’affectait point exclusivement tel ou tel organe, l’idée lui
vint que le mal qui l’avait assaillie devait être dans un organe invisible,
caché à l’intérieur du corps ; que cet organe est indispensable à chacun
des organes externes pour l’exercice de sa fonction; et que lorsque le dommage
atteint, le mal se généralise, et il en résulte un arrêt total. Il espérait
que, s’il pouvait découvrir cet organe et le débarrasser de l’empêchement
qui lui était survenu, il reviendrait à son état normal, que l’amélioration
éprouvée par lui rejaillirait sur tout l(organisme et que les fonctions
reprendraient leur cours.
Il avait
constaté précédemment sur les cadavres des bêtes fauves, ou d’autres
animaux, que toutes les parties de leurs corps sont pleines et ne présentent
point de cavité, sauf le crâne, la poitrine et le ventre. Il lui vint donc à
l’esprit que l’organe ainsi caractérisé ne pouvait se trouver que dans
l’un de ces trois endroits, et la conviction s’imposait fortement à lui
qu’il ne pouvait être que dans l’endroit situé entre les deux autres,
puisqu’il avait la certitude que tous les organes ont besoin de celui-là,
d’où résultait nécessairement qu’il doit se trouver au centre.
D’ailleurs, faisant retour sur lui-même, il sentait la présence d’un
pareil organe dans sa poitrine. En outre, passant en revue tous ses autres
organes, tels que la main, le pied, l’oreille, le nez, l’oeil, et pouvant
s’en concevoir séparé, il concluait de là qu’il lui était possible de
subsister sans eux: il pouvait de même se concevoir sans sa tête: il pensait
donc qu’il pouvait subsister sans elle. Tandis que réfléchissant à la chose
qu’il sentait dans sa poitrine, il ne pensait pas pouvoir subsister sans elle,
fût-ce pendant la durée d’un clin d’oeil. De même enfin, dans ses luttes
contre les bêtes fauves, ce qu’il évitait surtout, c’était de recevoir
des coups de corne dans la poitrine, par un sentiment vague de la chose
qu’elle contenait.
Lorsqu’il eut
décidé que l’organe lésé ne
pouvait être que dans la poitrine de la gazelle, il résolut de chercher à
l’atteindre et à l’examiner, espérant qu’il parviendrait peut-être à
trouver la lésion et à la faire disparaître.
Puis, il
craignit que ce qu’il allait faire là ne fût plus dangereux pour la gazelle
que le dommage primitivement survenu, et que son zèle ne lui fût nuisible. Il
chercha alors à se rappeler s’il avait vu quelque bête fauve ou quelque
autre animal tomber d
ans un pareil état et en revenir. Mais n’en trouvant aucun exemple, il
désespéra de la voir revenir à son état normal s’il l’abonnait; tandis
qu’il en restait quelque espoir s’il trouvait l’organe en question et le débarrassait
de son mal. Il se décida donc à lui ouvrir la poitrine afin de voir ce qui
s’y trouvait.
Avec des éclats
de pierre dure et des lamelles de roseau sec semblables à des couteaux, il fit
une incision entre les côtes, trancha la chair entre elles, et finit par
arriver à l’enveloppe de poumon intérieure aux côtes. La voyant forte, il
se persuada fortement qu’une telle enveloppe ne pouvait appartenir qu’à un
organe du genre de celui qu’il voulait découvrir. Il eut l’espoir de
trouver, s’il allait plus loin, ce qu’il cherchait, et il voulut fendre
cette enveloppe. Mais cela lui fut difficile, parce qu’il manquait
d’instruments, et que ceux qu’il avait n’étaient faits que de pierres et
de roseau. Il les remit en état, les aiguisa, et mit beaucoup de soin à fendre
l’enveloppe, si bien qu’enfin elle s’ouvrit, et se trouva en présence du
poumon. Il crut d’abord que c’était là ce qu’il cherchait; et il
l’examina longtemps en tout sens, y cherchant le siège du mal. Mais il
n’avait d’abord rencontré qu’une moitié latérale du poumon. Il s’aperçut
que cet objet déviait vers l’un des côtés. Or, il avait la conviction que
l’organe cherché devait être au milieu du corps
, aussi bien
dans le sens de la largeur que dans celui de la longueur. Il continua donc ses
recherches au milieu de la poitrine, et finit par rencontrer le coeur; ce viscère
était couvert d’une enveloppe extrêmement forte, attaché par des ligaments
très solides, et le poumon l’entourait du côté par où l’enfant avait
entamé la dissection. « Si cet organe, a, se dit-il, de l’autre côté,
une partie semblable à celle qu’il a de ce côté, il est réellement au
milieu, et c’est sans aucun doute celui que je cherchais; surtout si je considère
l’excellence de sa position, la beauté de sa forme, sa structure ramassée,
la fermeté de sa chair, et son enveloppe protectrice
dont je ne vois pas la pareille à aucun organe ». Il fouilla de l’autre
côté de la poitrine, y rencontra l’enveloppe intérieure aux
côtés, et trouva le second poumon, pareil à celui qu’il avait trouvé
du premier côté. Il jugea donc que cet organe était celui qu’il cherchait.
Il se mit en devoir d’en fendre l’enveloppe, et d’en inciser la membrane.
Non sans travail et non sans peine, il y parvint, après y avoir employé tous
ses efforts.
Il mit à nu le
coeur et vit qu’il était massif de toutes parts. Il essaya d’y découvrir
quelque apparent, mais n’y remarqua rien. Il le serra avec la main et sentit
qu’il était creux.
« Peut-être,
dit-il, ce que je cherche est-il, en fin de compte, à l’intérieur de cet
organe, et ne l’ai-je pas encore atteint ». Il ouvrit le coeur et il y
aperçut deux cavités, l’une à droite, l’autre à gauche. Celle de droite
était remplie de sang coagulé; celle de gauche était absolument vide.
« Ce que je cherche, dit-il, ne peut manquer d’avoir pour logement
l’un de ces deux compartiments. Dans celui de droite je ne vois rien d’autre
que ce sang coagulé; et il est hors de doute qu’il ne s’est point coagulé
avant que le corps tout entier ne fût arrivé à cet état où il se trouve »;
il avait observé, en effet, que, dès qu’il s’écoule hors du corps, le
sang se coagule et se fige. « Ce n’est là, poursuivit-il, qu’un sang
pareil à tout autre; je le retrouve dans tous les organes indistinctement. Ce
que je cherche n’est point de cette nature: ce doit-être la chose qui a pour
siège propre cette région du corps dont je trouve que je ne puis me passer, fût-ce
pendant la durée d’un clin d’oeil. Voilà ce dont je me suis mis en quête
dès le début. Quant au sang que voici, combien de fois, blessé par des bêtes
dans la lutte, j’en ai perdu une quantité sans en éprouver de dommage et
sans être privé d’aucune de mes fonctions! Voilà donc un compartiment dans
lequel je n’ai pas à chercher. Quant à celui de gauche, je le vois
absolument vide. Mais je ne puis croire qu’il soit inutile. Car j’ai vu que
chaque organe était destiné à une fonction, spéciale. Comment donc ce réceptacle,
dont j’ai constaté la supériorité, serait-il inutile? Je ne puis m’empêcher
de croire que l’objet de mes recherches s’y trouvait, mais qu’il l’a
abandonné, le laissant vide; et c’est alors qu’est survenu dans organisme
l’arrêt en question, qu’il a perdu la perception et le mouvement ».
Ainsi, l’habitant de cet logement en avait déménagé avant qu’il eût subi
aucune dégradation, et l’avait quitté lorsqu’il était encore intact; il
était donc probable qu’il n’y reviendrait pas, maintenant qu’il était
ainsi ravagé et béant.
Alors, le corps
entier lui parut vil et sans valeur auprès de cette chose qui, selon sa
conviction, y demeurait un temps et le quittait ensuite. Il concentra donc
uniquement ses réflexions sur cette chose, se demandant ce que c’était,
comment elle était, qu’est-ce qui l’avait attachée à ce corps, où elle
s’en était allée, par quelle issue elle était passée quand elle était
sortie du corps, quelle cause l’avait chassée, au cas où son départ avait
eu lieu par contrainte, ou bien quelle cause lui avait rendu le corps assez
odieux pour qu’elle s’en séparât, au cas où son départ avait été
volontaire. Il se répandit en réflexions sur toutes ces questions, oubliant le
corps et l’écartant de sa pensée. Il comprit que sa mère, que celle qui
avait eu pour lui de l’attachement et qui l’avait allaité, était non pas
ce corps inerte mais cette chose disparue. C’est d’elle qu’émanaient tous
ces actes. Ce corps dans son ensemble n’était pour cette chose-là que comme
un instrument, comparable aux bâtons que lui-même s’était faits pour
combattre les bêtes. Alors, son affection se détourna du corps pour se porter
sur le maître et moteur du corps, et il n’eut plus d’amour que pour lui
seul.
Sur ces
entrefaites, le corps commença à se corrompre et à exhaler des odeurs
repoussantes. L’éloignement qu’il éprouvait pour lui s’en accrut, et il
souhaita de ne plus le voir. Alors s’offrirent à ses regards deux corbeaux
qui se battaient. L’un deux finit par étendre mort son adversaire. Sur quoi,
celui qui restait vivant se mit à gratter le sol jusqu’à ce qu’il eût
creusé un trou, y déposa l’oiseau mort, et le couvrit de terre. « Combien
est louable, se dit l’enfant, l’action de ce corbeau enterrant le cadavre de
son compagnon, bien qu’il ait mal agi en le tuant! Et moi je dois, à plus
juste titre, m’acquitter de ce devoir envers ma mère ». Il creusa une
fosse, y déposa le corps de sa mère, et le couvrit de terre.
Puis, il
continua de méditer sur cette chose qui gouvernait le corps. Il ne se rendit
point compte de sa nature. Mais examinant tous les individus d’entre les
gazelles, il leur voyait la même forme extérieure et le même aspect qu’à
sa mère, et il ne pouvait s’empêcher de penser que chacune d’elles devait
être mue et dirigée par une chose semblable à celle qui avait mû et dirigé
le corps de sa mère. Il fréquentait les gazelles, et il éprouvait pour elles
une grande affection à cause de cette ressemblance.
Il demeura
ainsi pendant un long espace de temps, examinant les diverses espèces
d’animaux et de plantes, parcourant le rivage de l’île, et cherchant s’il
rencontrerait un être semblable à lui, de même qu’il voyait à chaque
individu, animal ou végétal, un grand nombre de congénères; mais il n’en
trouvait aucun. D’autre part, il voyait que la mer entourait l’île de tous
côtés, et croyait qu’il n’existait pas d’autre terre au monde.
Un jour, il
arriva que le feu prit dans des broussailles de férule par voie de frottement.
Quand il l’aperçut, ce fut pour lui un spectacle effrayant, un phénomène de
nature inconnue. Il s’arrêta longtemps devant lui, saisi d’étonnement,
mais il ne laissa pas d’en approcher peu à peu. Il constata la lumière éclatante
du feu, son action irrésistible, par laquelle il se communiquait à tout objet
auquel il s’attachait, et le convertissait à sa propre nature. L’admiration
que le feu lui inspirait, jointe à la hardiesse et à la force de caractère
dont Dieu l’avait doué, le portèrent à étendre la main vers lui pour en
prendre. Mais dès qu’il y toucha il lui brûla la main, et il ne put s’en
emparer. Il eut alors l’idée de prendre un tison que le feu n’avait pas
gagné en entier, le saisi par le côté intact pendant que l’autre était
incandescent, et réussit, de la sorte, à l’emporter vers le lieu qui lui
servait d’abri: c’était un autre profond qui lui avait convenu comme
demeure. Il ne cessa d’entretenir ce feu avec de l’herbe sèche et du bois
sec. Il était assidu auprès de lui nuit et jour, tant i l’appréciait et
l’admirait : mais c’est surtout la nuit qu’il se plaisait en sa compagnie,
parce qu’il lui remplaçait la lumière et la chaleur du soleil.
Il éprouvait
pour lui un grand amour, et le considérait comme supérieur à toutes les
choses qui l’entouraient. Voyant toujours la flamme se dresser verticalement
et tendre à monter, il acquit la conviction que le feu était du nombre des
substances célestes qu’il apercevait. Il expérimentait l’action du feu sur
toutes les choses en les y jetant, et il voyait en venir à bout, tantôt vite,
tantôt lentement, suivant que le corps qu’il y jetait avait une disposition
plus ou moins forte à brûler.
Or, parmi tous
les objets qu’il jetait dans le feu pour en éprouver la puissance, il se
trouva divers animaux marins que la mer avait déposés sur le rivage.
Lorsqu’ils furent rôtis et que leur odeur se répandit, son appétit en fut
excité. Il y goûta, trouva cela bon, et prit ainsi l’habitude de manger de
la chair. Il étendit le procédé aux autres animaux, terrestres et marins, et
il y devint habile. Son attachement s’en accrut pour le feu, auquel il devait
de nouveaux aliments excellents.
Enfin, ce grand amour que lui inspiraient la merveille de ses effets et la grandeur de sa puissance l’induisit à penser que la chose disparue du coeur de la gazelle qui l’avait élevé était de même substance ou quelque chose du même genre. Il était confirmé dans cette pensée par cette constatation que les animaux ont de la chaleur pendant toute la vie et deviennent froids après leur mort, et cela toujours, sans exception; et aussi par la grande chaleur qu’il constatait en lui-même dans sa poitrine, à l’endroit correspondant à celui où il avait pratiqué une ouverture dans le corps de la gazelle. Il lui vint donc à l’esprit que, peut-être, s’il prenait un animal vivant, s’il lui ouvrit le coeur, et s’il examinait la cavité qu’il avait trouvée en l’ouvrant chez la gazelle, en cet animal vivant il la verrait occupée encore par la chose qui s’y trouve logée, et s’assurerait si elle est de même substance que le feu, si elle possède ou non de la lumière et de la chaleur. Il s’empara donc d’une bête, la garrotta, et lui ouvrit le corps comme il avait fait à la gazelle. Arrivé au coeur, il s’attaqua d’abord au côté gauche, l’ouvrit, et en vit cette cavité remplie d’un air vaporeux semblable à un brouillard blanc. Il y in