EPÎTRE

HISTOIRE DE HAYY IBN YAQDHÂN

Auteur : Ibn Thophaïl (1162) Espagne musulmane

 

La raison contemplative

 

Au nom de Dieu, le Clément, le Miséricordieux! Que Dieu comble de bénédiction Notre Seigneur Mohammed, sa famille, ses compagnons, et qu’il leur accorde le salut!

 

Tu m’as demandé, frère généreux, sincère, affectionné (que Dieu t’accorde la vie éternelle et a félicité sans fin!), de te révéler ce que je pourrais des secrets de la philosophie illuminative communiqués par le maître, le prince des philosophes, Abû Ali Ibn Sîna. Sache-le bien : celui qui veut la vérité pure doit chercher ces secrets et travailler à en obtenir la connaissance. Or, la demande que tu m’as adressée m’a inspiré une noble ardeur, qui m’a conduit (Dieu en soit loué!) à l’intuition d’un état extatique dont je n’avais pas eu l’expérience auparavant, et m’a fait parvenir à une étape si extraordinaire, que la langue ne saurait le décrire, ni le discours en rendre compte; car il est d’un autre ordre et appartient à un autre monde. Le seul rapport que cet état ait au langage c’est que, par suite de la joie, du contentement, de la volupté qu’il inspire, celui qui y est arrivé, qui est parvenu à l’un de ses degrés, ne peut se taire à son sujet et en cacher le secret: il est saisi d’une émotion, d’une ardeur, d’une exubérance et d’une allégresse qui le portent à communiquer le secret de cet état en gros et d’une façon indistincte. Alors, si c’est un homme dépourvu de culture scientifique, il en parle sans discernement. L’un, par exemple, est allé jusqu’à dire, par illusion  à cet état: « Louange à Moi! Combien Ma gloire est grande! » ; tel autre : «  Je suis l’Etre  Véritable ! » ;  tel  autre enfin: «  Celui qui est sous ces vêtements n’est autre que Dieu;  ».

 

Quant au maître Abû Hâmid [al-Ghazâli], il a fait à cet état, lorsqu’il y fut parvenu, l’application du vers suivant :

 

« Ce qu’il est, je ne saurais le dire. Penses-en du bien et ne demande pas d’en rien apprendre ».

 

Mais c’était un esprit affiné par l’éducation littéraire et fortifié par la culture scientifique. Considère aussi les paroles d’Abû Bakr ibn al-Sâyigh : [Ibn Bâjja] qui font suite à ce qu’il dit à propos de la nature de la conjonction:

 

« Lorsque, dit-il, on  est arrivé à comprendre ce que je veux dire, alors on voit clairement qu’aucune connaissance des sciences ordinaires ne peut être  au même niveau que lui. L’intelligence en est donnée dans une condition où l’on se voit séparé de tout ce qui précède, avec des convictions nouvelles qui n’ont rien de matériel, trop sublimes pour être rapportées à la vie naturelle, affranchies de la composition inhérente à la vie naturelle, dignes d’être appelées des états divins accordés par Dieu à qui il lui plaît d’entre ses serviteurs ». Cette condition qu’indique Abû Bakr, on y arrive par la voie de la science spéculative et de la réflexion. Pour lui, il y est parvenu, sans nul doute, et n’a point manqué ce but.

 

Quant à la condition dont nous avons parlé d’abord, elle est autre; mais elle est la même en ce sens que rien ne s’y révèle qui diffère de ce qui se révèle dans celle-ci. Elle s’en distingue seulement par une plus grande clarté, et parce que l’intuition s’y produit avec une qualité que nous appelons force par pure métaphore, faute de trouver, soit dans la langue générale, soit dans la langue générale, soit dans la terminologie technique, des mots propres à rendre la qualité avec laquelle se produit cette sorte d’intuition. cet état dont nous avons parlé, et dont ta demande nous a incité à éprouver le goût, est du nombre de ceux qu’a signalés le maître Abû  Alî [Ibn Sînâ], à l’endroit où il dit: « Puis, lorsque la volonté et l’exercice mystiques l’ont conduit jusqu’à un certain degré, il entrevoit, comme en de fugitives lueurs d’aurore, des apparitions rapides et suaves de l’Etre Véritable, semblables à des éclairs qu’il verrait luire à peine et disparaître. Puis, ces illuminations soudaines se multiplient s’il persévère dans cet exercice; il devient expert à les provoquer, si bien qu’enfin elles lui arrivent sans exercice. Chaque fois qu’il aperçoit, un objet, il se détourne de lui vers l’Auguste Sainteté pour considérer quelque chose d’Elle: il lui vient alors une nouvelle illumination soudaine; et peu s’en faut qu’il ne voie l’Etre Véritable en doute chose. Enfin, cet exercice le conduit à un point où son état momentané se tourne en quiétude parfaite; ce qui était furtif devient habituel, ce qui était faible lueur devient une flamme éclatant; il arrive à une connaissance stable, semblable à une société continuelle. » Il décrit ainsi les degrés successifs jusqu’à ce qu’ils aboutissent à l’obtention, état dans lequel « son être intérieur devient un miroir poli orienté du côté de l’Etre Véritable. Alors, les jouissances d’en haut se répandent abondamment sur lui; il se réjouit en son âme des traces de l’Etre Véritable qu’il y saisit; en cette situation, il regarde d’une part vers l’Etre Véritable, l’autre vers lui même, et il flotte encore de l’un à l’autre. Enfin, il perd conscience de lui -même: il ne considère plus que l’Auguste Sainteté, ou s’il se considère lui-même, c’est seulement en tant qu’il considère; et c’est alors qu’à lieu l’union intuitive ». Ces états qu’il a décrits, il entend que par eux seulement on peut obtenir un goût, et non par la voie de la perception spéculative, qui déduit par des raisonnements, en posant des prémisses et tirant des conclusions.

 

Si tu veux une comparaison qui te fasse saisir la différence entre la perception telle que l’entend cette école et la perception telle que les autres l’entendent, imagine le cas d’un aveugle-né, doué néanmoins, par la neutre, d’une vive intelligence, d’une conception ferme, d’une mémoire sûre, d’un esprit droit, qui aurait vécu, depuis qu’il est au monde, dans une ville où il cessé d’apprendre, au moyen des sens qui lui restent, à connaître individuellement les habitants, de nombreuses espèces d’êtres tant vivants qu’inanimés, les rues de la ville, ses ruelles, ses maisons, ses marchés, de manière à être en état de la parcourir sans guide, et de connaître sur-le-champ tous ceux qu’il rencontre; les couleurs seules ne lui sont connues que par des explications des noms qu’elles portent, et par certaines définitions qui les désignent. Suppose qu’arrivé à ce point ses yeux soient ouverts, qu’il recouvre la vue, qu’il parcoure toute la ville et qu’il en fasse le tour. Il n’y trouvera aucun objet différent de l’idée qu’il s’en faisait, il n’y rencontrera rien qu’il ne reconnaisse, il trouvera les couleurs conformes aux descriptions qu’on lui en a données;  et dans tout cela il n’y aura de nouveau pour lui que deux choses importantes, dont l’une est la conséquence de l’autre: une clarté, un éclat plus grand, et une grande volupté.

 

L’état de ceux qui spéculent, et qui ne sont point arrivés à la phase de la familiarité avec Dieu, c’est le premier état de l’aveugle; et les couleurs qui, dans cet état, lui sont connues par des explications de leurs noms, ce sont ces choses dont Abû Bakr dit qu’elles sont trop sublimes pour être rapportées à la vie naturelle, et que Dieu les accorde à qui il lui plaît d’entre ses serviteurs. L’état des spéculatifs qui sont arrivés à la phase de la familiarité, et à qui Dieu a fait don de cette chose dont nous avons dit qu’elle n’est appelée force que métaphoriquement, c’est  le second état de cet aveugle. Mais on trouve rarement un homme comparable à quelqu’un qui aurait toujours une vue perçante, les yeux ouverts, et nul besoin de regarder.

 

Je n’entendra point ici (que Dieu t’honore de sa familiarité!) par la perception des spéculatifs ce qu’ils perçoivent du monde physique, et par la perception des familiers de Dieu ce qu’ils perçoivent de supra physique, car ces deux genres d’objets perceptibles sont très différents en eux-mêmes et ne se confondent point l’un avec l’autre. Ce que nous entendons par la perception des spéculatifs, c’est ce qu’ils perçoivent de supra physique, c’est ce que percevait Abû Bakr. Or, la condition de cette perception des spéculatifs, c’est qu’elle soit vraie, fondée, et, par conséquent, il y a conformité entre elle et la perception propre aux familiers de Dieu, qui connaissent les mêmes choses avec plus de clarté et avec une extrême volupté. Abû Bakr censure la façon dont les soufis entendent cette volupté. Il a rapporte à la faculté imaginative, et il s’engage à donner un exposé clair et net des conditions qui déterminent l’état de ceux qui éprouvent cette félicité. Mais c’est ici le lieu de lui répondre : « Ne déclare pas douce la saveur d’une chose dont tu n’as pas goûté, et ne foule pas aux pieds les nuques des hommes véridiques »; car notre homme n’en a rien fait et n’a point fait et n’a point tenu cette promesse. Il est probable que ce qui l’en a empêché, c’est le manque de temps dont il parle, et le dérangement causé par son voyage à ORAN; ou peut-être a-t-il vu que, s’il décrivait cet état, il serait entraîné à dire des choses de nature à décrier sa conduite et à désavouer les encouragements qu’il a donnés à acquérir de grandes richesses à les accumuler, et à employer divers artifices pour se les procurer.

 

Mais nous nous sommes écarté du sujet que tu nous invitais à traiter, un peu plus qu’il n’était nécessaire.  

Il résulte clairement de ce qui précède que ta demande ne peut viser qu’un des deux buts suivants : - Ou bien tu désires connaître ce que voient les hommes qui jouissent de l’intuition, du goût, et qui sont arrivés à la phase de la familiarité avec Dieu; mais c’est une chose dont on ne peut donner l’idée adéquate dans un livre;  et, dès qu’on l’entreprend, dès qu’on cherche à l’exprimer par la parole ou dans des écrits, sa nature s’altère, et elle verse dans l’autre genre, le genre spéculatif: car, lorsqu’elle a revêtu la forme de lettres et de sons, lorsqu’elle s’est rapprochée du monde sensible, elle ne demeure en aucune manière semblable à ce qu’elle était; et les façons de l’interpréter différent grandement : certains s’égarent loin du droit chemin, et d’autres semblent s’être égarés alors qu’il n’est rien. Cela vient de ce que c’est une chose qui n’est pas délimitée dans une vaste étendue ambiante, une chose qui enveloppe sans être enveloppée. - Ou bien, c’est là le second des deux buts dont ta demande, avons-nous dit, ne pouvait viser que l’un ou l’autre, tu désires connaître cette chose suivant la méthode des spéculatifs; et c’est là (que Dieu t’honore de sa familiarité!) une chose de nature à être consignée dans des livres et exprimée par des mots. Mais elle est plus rare que le Souffre rouge, surtout en cette contrée où nous vivons; car elle est si extraordinaire qu’à peine un seul homme après un autre en recueille-t-il quelques parcelles. Encore ceux qui en ont recueilli quelque peu n’en ont-ils parlé aux gens que par énigmes, vu que la religion orthodoxe, la Vraie Loi , défend de s’y livrer et met en garde contre elle.

 

Ne crois pas que la philosophie qui nous est parvenue dans les écrits d’Aristote, d’Abû Naçr [al-Fârâbî], et dans le livre de la Guérison [d’Ibn Sînâ], satisfasse au désir qui est le tien; ni qu’aucun des Andalous ait rien écrit de suffisant sur cette matière. Car les hommes d’un esprit supérieur qui ont vécu en Andalousie avant la diffusion de la logique et de la philosophie dans ce pays ont consacré leur vie aux sciences mathématiques, et ils y ont atteint un haut degré de perfection; mais ils n’ont rien pu faire de plus. Après eux vint une génération d’hommes qui eurent, en outre, certaines connaissances en logique: ils s’occupèrent de cette science, mais elle ne les conduisit point à la véritable perfection. L’un d’entre eux a dit :

«  c’est pour moi une affliction que les sciences humaines soient au nombre de deux, pas davantage : Une vraie, impossible à acquérir, et  une vaine, dont l’acquisition est sans profit ».

 

Après eux vint une autre génération d’hommes, plus habiles dans la spéculation, et qui approchèrent davantage de la vérité. Nul, parmi eux, n’eut un esprit plus pénétrant, une déduction plus sûre, une vue plus juste qu’Abû Bakr ibn al-Sâyigh [Ibn Bâjja]; mais les affaires de ce monde l’absorbèrent à tel point que la mort l’enleva avant qu’eussent été mis au jour les trésors de sa science et qu’eussent été révélés les secrets de sa sagesse. La plupart des ouvrages qu’on trouve de lui manquent de fini et sont tronqués à la fin : par exemple son livre sur l’Ame, le Régime du Solitaire, ses écrits sur la logique et sur la physique. Quant à ses écrits achevés, ce sont des abrégés et de petits traités rédigés à la hâte. Il en fait lui-même l’aveu: il déclare que la thèse dont il s’est proposé la démonstration dans le petit traité de la Conjonction , ce traité n’en peut donner une idée claire qu’au prix de beaucoup de peine et de fatigue; que l’ordonnance de l’exposition, en certains endroits, n’est pas d’une méthode parfaite;  et que, s’il en pouvait trouver le temps, il les remanierait volontiers. Voilà ce que nous avons appris touchant la science de cet homme, car pour nous, nous ne l’avons pas connu personnellement. Quant à ses contemporains qu’on place au même niveau que lui, nous n’avons pas vu d’ouvrage qu’ils aient composé. Enfin, ceux qui sont venus après eux, nos contemporains, sont encore en voie de développement, ou ils se sont arrêtés avant d’atteindre à la perfection, ou bien nous n’avons pas encore connaissance de leur véritable valeur.

 

Quant aux livres d’Abû Naçr [al-Fârâbî] qui sont arrivés jusqu’à nous, le plus grand nombre est relatif à la logique. Ceux qui nous sont parvenus sur la philosophie sont pleins d’incertitudes. Il affirme, dans le livre de la Bonne secte, que les âmes des méchants, après la mort, demeurent éternellement dans des tourments sans fin ; après quoi il déclare expressément, dans la Politique , qu’elles se dissolvent et retournent au néant, qu’il n’y a de survivance que pour les âmes vertueuses et parfaites ; enfin, dans le Commentaire de l’Ethique, faisant une description relative au bonheur humain, il le place uniquement dans la vie de ce monde. Aussitôt après, il ajoute des paroles dont voici le sens: « Tout ce qu’on rapporte hors de là n’est qu’extravagance et contes de vieilles femmes ». Il conduit ainsi tous les hommes à désespérer de la miséricorde divine; il met les bons et les méchants sur le même niveau, puisque, d’après lui, ce qui les attend tous c’est le néant. Erreur irrémissible! faux pas irréparable! Outre les mauvaises doctrines qu’il professe touchant l’inspiration prophétique, qu’il rapporte proprement à la faculté imaginative, et sur laquelle il donne le pas à la philosophie, ainsi que d’autres encore que nous n’avons pas besoin d’énoncer.

 

Quant aux écrits d’Aristote, le maître Abû’Alî [Ibn Sînâ] se charge de nous en expliquer le contenu, suit sa doctrine et pratique sa méthode philosophique, dans le livre de la Guérison.

 

Au commencement de ce livre, il déclare que la vérité selon son opinion n’est pas dans les doctrines qu’il y expose, qu’il s’est borné, en la composant, à reproduire le système des péripatéticiens, et que celui qui veut la vérité pure doit la chercher dans son livre de la Philosophie illuminative. Si on se donne la peine de lire le livre de la Guérison et de lire aussi les livres d’Aristote, on s’apercevra que sur la plupart des questions ils sont d’accord quoique le livre de la Guérison contienne certaines choses qui ne nous sont point parvenues sous le nom d’Aristote. Mais si l’on prend toute les énonciations des écrits d’Aristote et du livre de la Guérison dans leur sens exotérique, sans en chercher le sens profond et ésotérique, on n’arrivera point de la sorte à la perfection, ainsi qu’en avertit le maître Abû’Alî dans le livre de la Guérison.

 

Quant aux livres du maître Abû Hâmid [Al-Ghazâlî] cet auteur, en tant qu’il s’adresse au vulgaire, lie dans un endroit et délie dans l’autre, taxe d’infidélité certaines opinions, puis les déclare licites. Parmi toutes les accusations d’infidélité qu’il porte contre les falâcifa dans le livre de l’Effondrement des falâcifa, il leur reproche de nier la résurrection des corps et d’affirmer que la récompense et le châtiment concernent exclusivement les âmes;  puis il dit, au début du livre de la Balance des actions, que cette opinion est formellement professée par les docteurs çoufis; et, dans son livre intitulé Délivrance de l’erreur et aperçu des états extatiques, il déclare que sa propre opinion est semblable à celle des çoufis, et qu’il ne s’y est arrêté qu’après un long examen. Il y a dans ses livres beaucoup de contradictions de ce genre, que peut apercevoir quiconque les lit et les examine avec soin. Il s’en est excusé à la fin de son livre la Balance des actions, à l’endroit où il dit qu’il y a trois sortes d’opinions : une opinion que l’on professe pour se conformer à celle du vulgaire; une opinion commode pour répondre à quiconque interroge et demande à être dirigé; enfin, une opinion qu’on garde pour soi-même, et qu’on ne livre à nul autre à moins qu’il ne partage la même conviction. Après quoi il ajoute : « Ces paroles n’eussent-elles d’autre effet que de te faire douter de ce que tu crois par une tradition héréditaire, ce serait un profit suffisant; car celui qui ne doute pas n’examine pas, celui qui n’examine pas n’aperçoit pas, et celui qui n’aperçoit pas demeure dans l’aveuglement à dans la stupeur ». Puis il cite en proverbe ce vers :

« Accepte ce que tu vois et laisse là ce que tu as entendu dire. Quand le soleil se lève, il te permet de te passer de Saturne ».

 

Telle est sa manière d’exposer sa pensée: il ne procède, le plus souvent, que par énigmes, vagues indications, profitables seulement à ceux qui, après en avoir fait une étude personnelle, les ont entendu, ensuite, expliquer par lui, ou à quelqu’un qui est préparé à les comprendre, intelligence supérieure à qui la moindre indication suffit.

 

 

Le même auteur avertit, dans le livre des joyaux, qu’il a composé des livres ésotériques, dont le contenu expose la vérité pure; mais aucun d’eux, à notre connaissance, n’est parvenu en Andalousie, Des écrits y sont bien parvenus que certains prétendent être ces livres ésotériques, mais il n’en est rien; ce sont; le livre des Connaissances intellectuelles, le livre de l’Insufflation et du Parachèvement, et un recueil d’autres questions. Ces écrits, bien qu’il s’y trouve certaines indications, ne contiennent pas de bien grands éclaircissements autres que ceux qui sont épars dans ses écrits de vulgarisation. D’ailleurs, on trouve dans le livre du But suprême des choses plus abstruses que dans ces écrits; or, il déclare que le livre du But suprême n’est pas ésotérique; d’où il résulte nécessairement que les écrits qui nous sont parvenus ne sont pas les écrits ésotériques. Un commentateur récent a cru pouvoir tirer de ce qu’il dit à la fin du livre de la Niche aux lumières une conséquence grave, propre à le précipiter dans un abîme dont rien ne pourrait le sauver: il s’agit de l’endroit où, après avoir énuméré les catégories d’hommes privés de l’illumination divine et après être passé à ceux qui sont arrivés à l’union, al-Ghazâlî dit que ces derniers constatent que cet Etre possède un attribut incompatible avec l’unité pure; d’où ce commentateur veut déduite que, slon al-Ghazâlî, l’Etre Premier, Véritable et Glorieux, admet en son essence une certaine multiplicité (Dieu est bien au-dessus de ce que disent les pervers!). Nous ne doutons pas que le maître Abû Hâmid [al-Ghazâlî] soit de ceux qui ont joui de la béatitude suprême et qui sont arrivés à ces degrés sublimes de l’union. Mais ses écrits ésotériques renfermant la science de l’intuition extatique ne nous sont point parvenus.

 

Genèse du mythe : le régime du solitaire

                      

Nous n’avons pu, quant à nous, dégager la vérité à laquelle nous sommes arrivé et qui est le terme de notre science, qu’en étudiant avec soin ses paroles et celles du maître Abû’Ali [Ibn Sînâ], en les rapprochant les unes des autres, et en les confrontant avec les opinions émises de notre temps et embrassées avec ardeur par des gens faisant profession de philosophie jusqu’à ce  que nous eussions découvert d’abord la vérité par le voie de l’investigation spéculative, et qu’ensuite nous en eussions perçu récemment ce léger goût par l’intuition extatique.

 

Alors, il nous parut que nous étions en état de dire quelque chose d’appréciable; et nous décidâmes que tu serais, le premier à  qui nous ferions présent de ce que nous possédons, et à qui nous l’exposerions, à cause de ta solide amitié et de ton affection sincère. Toutefois, si nous te présentions les derniers résultats auxquels nous sommes parvenu dans cette voie sans y assurer au préalable tes premiers pas, cela ne te serait pas plus utile qu’un précepte traditionnel sommairement énoncé; et il en serait de même si tu nous donnais, toi ton approbation à cause de notre intime amitié, et non parce que nos doctrines méritent l’adhésion. Mais nous, nous ne nous contentons pas pour toi de ce niveau, et nous ne serons satisfait que si tu t’élèves plus haut; car il n’assure pas le salut ni, à plus forte raison, l’accès aux degrés suprêmes. Nous voulons te faire suivre les chemins que nous avons suivis avant toi, te faire nager dans la mer que nous avons déjà traversée, afin que tu arrives où nous sommes nous-mêmes arrivé, que tu voies ce que nous avons vu, que tu constates par toi-même tout ce que nous avons constaté, et que tu puisses te dispenser d’asservir ta connaissance à la nôtre. Mais cela exige un espace de temps qui ne saurait être court, des loisirs, et une application exclusive à ce genre d’exercice. Si tu prends sincèrement cette détermination, si tu as la ferme résolution de te mettre activement à l’œuvre pour atteindre ce but, quand viendra le matin tu te loueras de ton voyage nocturne tu recevras la récompense de tes efforts, tu auras satisfait ton Seigneur et il t’aura satisfait. Et moi, je remplirai ton attente: je te conduirai par le chemin le plus droit, le plus exempt d’accidents et de dommages, quoique présentement il ne m’ait été donné d’apercevoir qu’une faible lueur, à titre de stimulation et d’encouragement à entrer dans la voie. Je vais donc te raconter l’histoire de Hayy Ibn Yaqdhân, d’Açâl et de Salâmân, qui ont reçu leur nom du maître Abû’Ali [Ibn Sînâ]. Elle peut servir d’exemple pour ceux qui savent comprendre, d’ »avertissement pour tout homme qui a un coeur, ou prête l’oreille et voit ».

Nos vertueux prédécesseurs rapportent (Dieu soit satisfait d’eux!) que parmi les îles de l’Inde situées sous l’équateur, il y en a une qui est l’île où l’homme naît sans mère ni père. C’est qu’elle jouit de la température la plus égale qui soit à la surface de la terre, et la plus parfaite, parce qu’elle reçoit la lumière de la région du ciel la plus élevée possible. Cette assertion, à vrai dire, est en opposition avec l’opinion professée par la plupart des philosophes et des grands médecins, d’après qui la température la plus égale dans les pays habités est celle du quatrième climat.

 

S’ils ont dit cela parce qu’ils tenaient pour établi que sous l’équateur il n’y a pas de pays habité, par suite de quelque empêchement dû aux conditions terrestres, leur assertion, que le quatrième climat est le plus égal sur la surface du reste de la terre, a quelque apparence de raison. Mais s’ils ont voulu dire simplement par là que les pays situés sous la ligne équatoriale sont excessivement chauds, comme le déclarent expressément la plupart d’entre eux, c’est une erreur dont le contraire peut être démontré.

 

Les sciences physiques démontrent, en effet, que les seules causes productrices de la chaleur sont le : mouvement, le contact des corps chauds, ou la lumière. Ces sciences établissent aussi que le soleil n’a pas de chaleur propre, qu’il ne possède aucune de ces qualités tempéramentales. Elles établissent en outre que les corps qui reçoivent le mieux l’action de la lumière sont les corps polis non transparents, en second lieu les corps opaques non polis, et que les corps transparents complètement dépourvus d’opacité ne la reçoivent pas du tout.

 

Voilà tout ce que démontre le maître Abû’Ali; cette démonstration lui est propre, et ceux qui l’ont précédé n’en font pas mention. Si ces prémisses sont vraies, il en résulte nécessairement que le soleil n’échauffe pas la terre comme les corps chauds échauffent d’autres corps avec lesquels ils sont en contact, puisque le soleil par lui-même n’est pas chaud. Ce n’est pas non plus par le mouvement que la terre s’échauffe, puisqu’elle est immobile, et dans une même situation au moment de l’apparition et au moment de la disparition du soleil, alors que la sensation nous révèle en elle, à ces deux moments, des manières d’être opposées par rapport à l’échauffement et au refroidissement. Ce n’est pas non plus le soleil qui échauffe d’abord l’air, puis ensuite la terre par le moyen de la chaleur qu’il aurait communiquée à l’air; comment cela pourrait-il, alors que nous trouvons, au moment de la chaleur, les couches d’air voisines de la terre beaucoup plus chaudes que les couches d’air supérieures qui en sont éloignées? Il reste donc que l’échauffement de la terre par le soleil ait lieu par le moyen de la lumière et non autrement. Car la chaleur accompagne toujours la lumière; si bien que lorsque la lumière se concentre dans les miroirs ardents, elle enflamme un objet placé en face.  De plus, on établit dans les sciences exactes, par des démonstrations décisives, que le soleil est de figure sphérique, qu’il en est de même de la terre, que le soleil est beaucoup plus gros que la terre, que la partie de la terre éclairée par le soleil est toujours de plus de moitié, et que, de cette moitié éclairée de la terre, la partie qui reçoit la plus forte lumière est, à un moment quelconque, le milieu, parce que c’est toujours le lieu le plus éloigné de l’obscurité, et parce qu’il présente au soleil une surface plus considérable; tandis que les parties voisines de la périphérie sont moins éclairées, et finissent par être dans l’obscurité à la périphérie du cercle qui forme la partie éclairée de la terre. Et un lieu n’est au centre du cercle de lumière que lorsque le soleil s’y trouve au zénith: la chaleur est alors en ce lieu la plus forte possible. Si le lieu est tel que le soleil y soit éloigné du zénith, il y fait très froid; s’il est tel que la culmination du soleil y demeure voisine du zénith, la chaleur y est extrême. Or, on démontre, en astronomie, que dans les régions de la terre situées sous l’équateur le soleil n’est au zénith que deux fois par an: quand il entre dans le signe du Bélier et quand il entre dans le signe de Balance. Pendant le reste de l’année, il est durant six mois dans le sud et durant six mois dans le nord. On n’y éprouve donc ni chaleur excessive ni froid excessif, et on y jouit par conséquent d’un climat sensiblement uniforme. Cette théorie exigerait un exposé plus long, que ne comporte pas notre présent objet. Nous ne l’avons signalée à ton attention que parce qu’elle contribue à confirmer la légitimité de l’allégation énoncée, à savoir que, dans cette contrée, l’homme peut naître sans mère ni père.

 

Certains tranchent la question et décident que Hayy Ibn Yaqdhân   est un de ceux qui sont nés, dans cette région sans mère ni père. Mais d’autres le nient, et rapportent cette partie de  son histoire comme nous allons te la raconter.

 

Il disent qu’en face de cette île se trouvait une île importante, vaste, riche et populeuse. Elle avait pour roi un homme du pays, d’un caractère hautain et jaloux. Ce roi avait une soeur qu’il empêchait de se marier. Il écartait d’elle les prétendants: aucun ne lui paraissait un parti sortable. Or, elle avait un voisin du nom de YAQZAN, qui l’épousa secrètement, suivant un usage autorisé par leur religion. Elle conçut de lui, et accoucha d’un enfant mâle. Craignant que son cas ne fût dévoilé et son secret divulgué, elle le mit, après l’avoir allaité dans un coffre soigneusement fermé et elle l’emporta ainsi, après la tombée de la nuit, accompagnée de serviteurs et d’amis sûrs, vers le rivage de la mer, le coeur brûlant, pour lui, d’amour et de crainte. Puis, elle lui fit ses adieux en s’écriant : « O Dieu! c’est toi qui as créé cet enfant « qui n’était rien »; tu l’as entretenu dans les ténèbres de mes entrailles, et tu as pris soin de lui, jusqu’à ce qu’il ait été formé et achevé. Je le confie à ta bonté, par crainte de ce roi injuste, altier, opiniâtre, et je compte pour lui sur ta bienveillance. Sois son soutien et ne l’abandonne pas, ô toi le plus miséricordieux des miséricordieux! ».  Puis elle le livra aux flots. Un courant le saisit avec force, et le porta, en cette nuit, jusqu’au rivage de l’île dont il a été question précédemment.

 

Or, le flux arrivait à ce moment en un point qu’il n’atteignait qu’une fois par an. Le flot poussa le coffre au milieu d’un épais fourré, couvert d’un doux tapis, abrité contre les vents et la pluie, garanti « du soleil, dont les rayons n’y pouvaient pénétrer ni pendant qu’il montait ni pendant qu’il descendait ». Le reflux commençant alors, le coffre demeura en cet endroit. Puis, par des apports successifs, les sables fermèrent à l’eau l’entrée du fourré, et le flux désormais ne put y pénétrer.

 

Au moment où le flot avait jeté le coffre dans le fourré. les clous en avaient été branlés et les planches disjointes. Pressé par la faim, l’enfant se mit à pleurer, et à pousser des cris d’appel et à se débattre. Sa voix parvient à l’oreille d’une gazelle qui avait perdus son faon. Elle suivit la voix, croyant que c’était lui, et arriva au coffre. De ces sabots elle tenta de l’ouvrir, tandis que l’enfant poussait de l’intérieur, si bien qu’une planche du couvercle céda. Alors, émue de pitié et prise d’affection pour lui, elle lui présenta son pis et l’allaita à discrétion. Elle revint sans cesse le visiter, l’élevant et veillant à écarter de lui tout dommage. Tels sont les débuts de son histoire d’après ceux qui n’admettent point la génération spontanée. Nous raconterons dans la suite son éducation et les progrès successifs par lesquels il parvint à la plus haute perfection.

 

Quant à ceux qui le font naître par génération spontanée, voici leur version. Il y avait dans cette île une dépression du sol renfermant une argile qui, sous l’action des ans, y était entrée en fermentation, en sorte que le chaud s’y trouvait mêlé au froid et l’humide au sec, par parties égales dont les forces se faisaient équilibre. Cette argile fermentée était en grande masse, et certaines parties l’emportaient sur les autres par la juste proportion du mélange et par l’aptitude à former les humeurs séminales; le centre de cette masse était la partie qui offrait l’équilibre le plus exact et la ressemblance la plus parfaite avec le composé humain. Cette argile était en travail et donnait naissance, à raison de sa viscosité, à des bulles du genre de celles que produit l’ébullition. Or, il se forma, au centre de cette masse d’argile, une bulle très petite, divisée en deux par une membrane mince, et remplie d’un corps subtil, aériforme, réalisant exactement l’équilibre convenable. Alors vint s’y joindre « l’âme, qui émane de mon Seigneur »*;  et elle s’y attacha d’une union si étroite que les sens et l’entendement ont peine à l’en séparer.

 

Car il est manifeste que cette âme, sans cesse, émane abondamment du Dieu Puissant et Grand. Elle comparable à la lumière du soleil, qui sans cesse est répandue sur le monde en abondance. Il y a un corps qui ne réfléchit point cette lumière: c’est l’air extrêmement transparent. D’autres la réfléchissent en partie: ce sont les corps opaques  non polis; et des diverses façons dont ils la réfléchissent résulte la diversité de leur couleurs. D’autres, enfin, la réfléchissent au plus haut degré: ce sont les corps polis, comme les miroirs ou autres du même genre; et si les miroirs présentent une concavité d’une certaine figure déterminée, la concentration des rayons lumineux y produit du feu. De même, l’âme, qui émane de Dieu, se répand toujours abondamment sur tous les êtres. Mais il en est qui ne manifestent point son influence, faute de disposition : ce sont les corps inorganiques, dépourvus de vie; ils correspondent à l’air dans l’exemple précédent. D’autres, ce sont les diverses espèces de plantes, en manifestent l’influence selon leurs dispositions; ils correspondent aux corps opaques dans l’exemple en question. D’autres la manifestent à un haut degré: ce sont les diverses espèces d’animaux, qui correspondent aux corps polis dans notre exemple. Enfin, parmi ces corps polis, certains, outre leur pouvoir éminent de réfléchir les rayons solaires, reproduisent l’image ressemblante du soleil. De même aussi, parmi les animaux, il en est qui outre leur faculté éminente de recevoir l’âme et de la manifester, la reflètent, et prennent sa forme : ce sont proprement les hommes; et c’est à l’homme que le Prophète (que Dieu le comble de bénédictions et lui accorde le salut!) a fait allusion en disant : « Dieu a créé Adam à son image ».S’il arrive enfin, que cette forme, dans l’homme, prenne de la force au point que toutes les autres formes s’évanouissent devant elle, et qu’elle  demeure seule, consumant de son auguste splendeur tout ce qu’elle atteint, alors elle correspond aux miroirs courbes, qui consument tous les autres corps.

 

Pareille chose ne se produit que chez les prophètes (les bénédictions de Dieu soient sur eux!). Tout cela est clairement exposé dans les textes appropriés.

 

Mais achevons de voir ce que rapportent ceux qui décrivent ce mode de génération.

 

Dès que, disent-ils, cette âme se fut fixée dans ce réceptacle, toutes les facultés se subordonnèrent à elle, s’inclinèrent devant elle et se soumissent en totalité par ordre de Dieu. Alors il se forma, en face de ce réceptacle, une autre bulle divisée en trois compartiments séparés par de fines membranes, mais communiquant par des ouvertures, remplis d’un corps aériforme semblable à celui du premier réceptacle et encore plus subtil; et dans ces trois compartiments d’un même réceptacle se logèrent une partie des facultés qui s’étaient subordonnées au premier esprit ou première âme; elles furent chargées de la garder, de prendre soin d’eux et de faire parvenir des impressions de toutes les modifications petites ou grandes, qui y surviendraient, à la première âme fixée dans le premier réceptacle.

 

En outre, il se forma, en face de ce premier réceptacle, et dans la direction opposée au second, une troisième bulle remplie d’un corps aériforme mais plus grossier que les deux premiers; et dans ce réceptacle se logèrent une partie des facultés soumises, qui furent chargées de la garder et d’en prendre soin.

 

Ce premier réceptacle, le second et le troisième, furent ce qui se forma d’abord de cette argile en fermentation, dans l’ordre que nous venons d’indiquer, ils avaient besoin d’une aide réciproque: le premier avait besoin de deux autres pour se faire servir et obéir, et ceux-ci du premier comme le gouverné a besoin du gouvernant et le dirigé du dirigeant tous les trois étaient, par rapport aux organes formés après eux, gouvernants et non gouvernés, l’un deux, à savoir le second, étant d’ailleurs supérieur au troisième au point de vue du commandement.

 

Le premier des trois, lorsque l’âme s’y fut jointe, et que sa chaleur fut devenue ardente, prit la figure du feu, la figure conique; le corps épais qui l’entourait pris à son tour, en se modelant sur la même figure, et devint une masse de chair dure, par-dessus laquelle il se forma une enveloppe protectrice membraneuse, l’ensemble de cet organe a reçu le nom de coeur. La chaleur ayant  pour effet de décomposer et de détruire les humeurs, cet organe avait besoin de quelque chose qui l’entretînt, le nourrît et lui restituât continuellement ce qu’il perdait, sans quoi il ne pouvait subsister. Il avait encore besoin de percevoir ce qui lui convenait, pour se le procurer, comme aussi ce qui lui était contraire, pour l’écarter. L’un des deux autres organes se chargea pour lui, au moyen des difficultés dont il était le siège, et qui tiraient du coeur leur origine, de pouvoir à l’un de ces besoins, et l’autre organe se chargea pour lui de pourvoir à l’autre besoin; celui qui se chargeait de la perception, c’était le cerveau, et celui qui se chargeait de l’entretien, c’est le foie. L’un et l’autre d’ailleurs avaient besoin du coeur pour leur fournir sa chaleur et les facultés propres à chacun d’eux mais qui tiraient du coeur leur origine. C’est pour répondre à ces divers besoins qu’il se forma entre les deux sortes d’organes un réseau de passages et chemins dont les étaient plus larges que les autres, selon que la nécessité l’exigeait; ce furent les artères et les veines.

 

Puis, les partisans de cette version continuent à décrire la formation de l’organisme entier dans toutes ses parties, de la même manière que les naturalistes décrivent la formation du foetus dans la matrice, sans en rien omettre, jusqu’au complet développement de l’organisme et de ses parties, et jusqu’au point où le foetus est prêt à sortir du sein maternel. Dans toute cette exposition, ils ont recours de cette grande masse d’argile fermentée et préparée à constituer tout ce qui est requis pour la formation de l’organisme humain, les enveloppes qui entourent tout le foetus, etc. Lorsqu’il fut complètement formé, ces enveloppes s’en séparèrent comme l’enfantement, et la masse restant de l’argile s’entrouvrit sous l’action de la sécheresse. Privé alors d’aliment et pressé par la faim, l’enfant se mit à pousser, des cris de détresse. Puis une gazelle, qui avait perdu son faon, répondit à son appel.                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                                

 

 

Les différents cycles

 

A partir de cet endroit, les partisans de la seconde version sont d’accord avec ceux de la première en ce qui concerne l’élevage de l’enfant. La gazelle qui s’était chargée de lui, s’accordent-ils à dire, trouvant de plantureux et gras pâturages, engraissa, son lait devint abondant et pourvut le mieux du monde à la nourriture du petit enfant. Elle demeurait auprès de lui, et ne le quittait que lorsqu’elle y était forcée par le besoin de paître; l’enfant, de son côté, s’habitua si bien à la gazelle que, lorsqu’elle tardait à revenir; il éclatait en larmes, et elle volait vers lui. Il n’y avait d’ailleurs dans cette île aucun animal dangereux. L’enfant s’éleva et grandit, nourri du lait de gazelle, jusqu’à l’âge de deux ans. Il apprit à marcher et fit ses dents. Il suivait la gazelle, et celle-ci se montrait pour lui pleine de soins et de tendresse: elle le conduisait dans des endroits ou se trouvaient des arbres chargés de fruits, lui donnant à manger les fruits tombés de l’arbre, lorsqu’ils étaient doux et mûrs; s’ils avaient une enveloppe dure, elle les lui cassait avec ses molaires; quand il revenait au pis, elle lui donnait son lait; quand il avait soif et voulait de l’eau, elle le menait boire; quand le soleil l’incommodait, elle le conduisait à l’ombre; quand il avait froid, elle le réchauffait; dès que la nuit tombait, elle le ramenait à son premier abri, le garantissant avec son corps et avec de la plume qui se trouvait là, de celle dont on avait jadis rempli le coffre au moment où on y avait mis l’enfant. Le matin et le soir, un troupeau de gazelles avait coutume de les accompagner, allant avec eux au pâturage et revenant avec eux passer la nuit au même gîte. L’enfant ne cessa de vivre ainsi avec les gazelles, dont il reproduisait les cris avec sa voix à s’y méprendre. Il reproduisait de même, avec une grande exactitude, tous les chants d’oiseaux ou cris d’autres animaux qu’il entendait. Mais les cris qu’il reproduisait surtout, c’étaient ceux des gazelles qui demandent du secours, ou qui veulent entrer en relations, ou qui désirent quelque chose, ou qui cherchent à éviter un danger; car les animaux, pour ces occasions différentes, ont des cris différents, ils se connaissaient, les animaux et lui, et ils ne se traitaient pas en étrangers. Lorsque s’étaient fixées dans son esprit des représentations des choses dont il cessait d’avoir une perception actuelle, les unes lui inspiraient du désir, les autres de l’aversion.

 

Il observait entre temps tous les animaux et les voyait couverts de poils, laineux ou soyeux, ou de plumes. Il remarquait leur rapidité à la course, leur force, les armes dont ils étaient munis pour lutter contre l’adversaire, telle que les cornes, les dents, les sabots, les ergots, les serres. Puis faisant un retour sur lui-même, il se voyait nu, sans armes, lent à la course, faible contre les animaux qui lui disputaient les fruits, se les appropriaient à son détriment, et les lui enlevaient sans qu’il pût les repousser ou échapper à aucun d’entre eux. Il voyait à ses compagnons, les petits des gazelles, pousser des cornes qu’ils n’avaient point auparavant; il les voyait devenir agiles après avoir été lents à la course.  Il ne constatait chez lui-même rien de tout cela, et il avait beau y réfléchir, il ne pouvait en découvrir la cause. Considérant les animaux difformes ou infirmes il n’en trouvait aucun qui lui ressemblât. Mais considérant aussi les orifices réservés aux excrétions chez tous les animaux, il les voyait protégés, l’un, celui qui est affecté aux excréments solides, par une queue, l’autre, celui qui sert aux excrétions liquides, par des poils ou quelque chose du même genre; et en outre, leur organe urinaire était plus caché que le sien. Toutes ces constatations lui étaient pénibles et l’affligeaient.

 

La tristesse qu’il ressentait dura longtemps, et il approchait de l’âge de sept ans lorsque, désespérant de voir se réaliser en lui les avantages naturels dont l’absence le faisait souffrir, il prit de larges feuilles d’arbres qu’il disposa les unes derrière lui, les autres devant, et il les attacha à une sorte de ceinture qu’il se fit autour de la taille avec des feuilles de palmiers et de l’alfa.

 

Mais ces feuilles ne tardèrent pas à sa faner; à sécher et à tomber. Il en cueillit alors d’autres qu’il assembla dorénavant en couches superposées. Elles pouvaient ainsi durer davantage, mais jamais bien longtemps. De branches d’arbres il se fit des bâtons qu’il rendit lisses aux extrémités et unis d’un bout à l’autre; et il les brandissait contre les animaux avec lesquels il avait à lutter, attaquant les faibles d’entre eux et résistant aux forts. Il conçut, par suite, une certaine idée de ce dont il était capable, et comprit que sa main avait sur les membres antérieurs une grande supériorité, puisque, grâce à elle, en couvrant ses parties honteuses et en se faisant des bâtons pour se défendre, il lui était possible de se passer de queue et d’armes naturelles.

Pendant ce temps, il grandissait et dépassait l’âge de sept ans. Mais il se lassa de renouveler les feuilles dont il se couvrait. L’idée lui vint alors de prendre la queue d’un animal mort pour se l’attacher à lui-même; mais il hésitait à le faire, car il avait vu que les bêtes fauves vivantes évitent et fuient les cadavres de leurs congénères. Sur ces entrefaites, il rencontra un jour un aigle mort et se trouva en mesure de réaliser son désir. Ne voyant point les bêtes fauves s’en effaroucher, il profita de l’occasion, s’approcha de l’oiseau, détacha les deux ailes et la queue, entière et telles quelles, et en étala les plumes d’une façon régulière. Il dépouilla ensuite la bête du reste de sa peau, la partagea en deux parties, et se les attacha l’une sur le dos, l’autre sur le nombril et au-dessous. Enfin, il suspendit la queue derrière lui, et les deux ailes au haut de ses bras. Il eut de la sorte un vêtement qui le couvrit, lui tint chaud, et le fit chercher querelle ou à lui résister, et aucun d’eux ne s’approcha plus de lui, sauf la gazelle qui l’avait allaité et élevé. Elle ne le quitta point ni lui ne la quitta.

 

Enfin, elle devint vieille et s’affaiblit. Il la conduisit à de gras pâturages, il lui cueillit et lui fit manger de bons fruits. Mais sa faiblesse et sa maigreur augmentèrent et la mort survint enfin; tous ses mouvements et toutes ses fonctions s’arrêtèrent. Quand il la vit en cet état, le jeune garçon fut saisi d’une émotion violente; et de douleur, peu s’en fallut que son âme s’exhalât. Il l’appelait avec le cri auquel, lorsqu’elle le lui entendait pousser, elle avait coutume de répondre, ou bien en criant de toutes ses forces, mais sans constater en elle ni mouvement ni changement. Il lui examinait les oreilles et les yeux  sans y apercevoir aucun dommage apparent: il examinait de même tous ses membres sans en trouver aucun qui fût endommagé. Il désirait ardemment découvrir la place du mal pour l’en délivrer, afin qu’elle revint à l’état où elle se trouvait auparavant; mais rien de tel ne s’offrait à lui, et il était impuissant à lui porter secours.

 

Ce qui lui inspirait cette idée, c’est une observation qu’il avait faite sur lui même antérieurement: il avait remarqué que, s’il fermait ses deux yeux, ou leur interceptait la vue au moyen d’un objet quelconque, il ne voyait plus rien jusqu’au moment où cet obstacle disparaissait; que si, de même, il se bouchait les oreilles en introduisant un doigt dans chacune d’elles, il n’entendait plus rien jusqu’à ce qu’il eut supprimé cet empêchement; que s’il se bouchait le nez avec la main, il ne sentait plus aucune odeur tant qu’il ne débouchait pas ses narines. Il en concluait que toutes ces facultés perceptives et actives pouvaient être entravées par certains empêchements, et que si ces empêchements disparaissaient, elles reprenaient leur exercice.

 

Mais après qu’il eut examiné tous les organes externes de la gazelle sans y rencontrer aucun empêchement apparent, se trouvant d’autre part en présence d’un arrêt total, qui n’affectait point exclusivement tel ou tel organe, l’idée lui vint que le mal qui l’avait assaillie devait être dans un organe invisible, caché à l’intérieur du corps ; que cet organe est indispensable à chacun des organes externes pour l’exercice de sa fonction; et que lorsque le dommage atteint, le mal se généralise, et il en résulte un arrêt total. Il espérait que, s’il pouvait découvrir cet organe et le débarrasser de l’empêchement qui lui était survenu, il reviendrait à son état normal, que l’amélioration éprouvée par lui rejaillirait sur tout l(organisme et que les fonctions reprendraient leur cours.

 

Il avait constaté précédemment sur les cadavres des bêtes fauves, ou d’autres animaux, que toutes les parties de leurs corps sont pleines et ne présentent point de cavité, sauf le crâne, la poitrine et le ventre. Il lui vint donc à l’esprit que l’organe ainsi caractérisé ne pouvait se trouver que dans l’un de ces trois endroits, et la conviction s’imposait fortement à lui qu’il ne pouvait être que dans l’endroit situé entre les deux autres, puisqu’il avait la certitude que tous les organes ont besoin de celui-là, d’où résultait nécessairement qu’il doit se trouver au centre. D’ailleurs, faisant retour sur lui-même, il sentait la présence d’un pareil organe dans sa poitrine. En outre, passant en revue tous ses autres organes, tels que la main, le pied, l’oreille, le nez, l’oeil, et pouvant s’en concevoir séparé, il concluait de là qu’il lui était possible de subsister sans eux: il pouvait de même se concevoir sans sa tête: il pensait donc qu’il pouvait subsister sans elle. Tandis que réfléchissant à la chose qu’il sentait dans sa poitrine, il ne pensait pas pouvoir subsister sans elle, fût-ce pendant la durée d’un clin d’oeil. De même enfin, dans ses luttes contre les bêtes fauves, ce qu’il évitait surtout, c’était de recevoir des coups de corne dans la poitrine, par un sentiment vague de la chose qu’elle contenait.

 

Lorsqu’il eut décidé  que l’organe lésé ne pouvait être que dans la poitrine de la gazelle, il résolut de chercher à l’atteindre et à l’examiner, espérant qu’il parviendrait peut-être à trouver la lésion et à la faire disparaître.

 

Puis, il craignit que ce qu’il allait faire là ne fût plus dangereux pour la gazelle que le dommage primitivement survenu, et que son zèle ne lui fût nuisible. Il chercha alors à se rappeler s’il avait vu quelque bête fauve ou quelque autre animal tomber d                     ans un pareil état et en revenir. Mais n’en trouvant aucun exemple, il désespéra de la voir revenir à son état normal s’il l’abonnait; tandis qu’il en restait quelque espoir s’il trouvait l’organe en question et le débarrassait de son mal. Il se décida donc à lui ouvrir la poitrine afin de voir ce qui s’y trouvait.

 

Avec des éclats de pierre dure et des lamelles de roseau sec semblables à des couteaux, il fit une incision entre les côtes, trancha la chair entre elles, et finit par arriver à l’enveloppe de poumon intérieure aux côtes. La voyant forte, il se persuada fortement qu’une telle enveloppe ne pouvait appartenir qu’à un organe du genre de celui qu’il voulait découvrir. Il eut l’espoir de trouver, s’il allait plus loin, ce qu’il cherchait, et il voulut fendre cette enveloppe. Mais cela lui fut difficile, parce qu’il manquait d’instruments, et que ceux qu’il avait n’étaient faits que de pierres et de roseau. Il les remit en état, les aiguisa, et mit beaucoup de soin à fendre l’enveloppe, si bien qu’enfin elle s’ouvrit, et se trouva en présence du poumon. Il crut d’abord que c’était là ce qu’il cherchait; et il l’examina longtemps en tout sens, y cherchant le siège du mal. Mais il n’avait d’abord rencontré qu’une moitié latérale du poumon. Il s’aperçut que cet objet déviait vers l’un des côtés. Or, il avait la conviction que l’organe cherché devait être au milieu du corps

, aussi bien dans le sens de la largeur que dans celui de la longueur. Il continua donc ses recherches au milieu de la poitrine, et finit par rencontrer le coeur; ce viscère était couvert d’une enveloppe extrêmement forte, attaché par des ligaments très solides, et le poumon l’entourait du côté par où l’enfant avait entamé la dissection. « Si cet organe, a, se dit-il, de l’autre côté, une partie semblable à celle qu’il a de ce côté, il est réellement au milieu, et c’est sans aucun doute celui que je cherchais; surtout si je considère l’excellence de sa position, la beauté de sa forme, sa structure ramassée, la fermeté de sa chair, et son enveloppe  protectrice dont je ne vois pas la pareille à aucun organe ». Il fouilla de l’autre côté de la poitrine, y rencontra l’enveloppe intérieure aux  côtés, et trouva le second poumon, pareil à celui qu’il avait trouvé du premier côté. Il jugea donc que cet organe était celui qu’il cherchait. Il se mit en devoir d’en fendre l’enveloppe, et d’en inciser la membrane. Non sans travail et non sans peine, il y parvint, après y avoir employé tous ses efforts.

 

Il mit à nu le coeur et vit qu’il était massif de toutes parts. Il essaya d’y découvrir quelque apparent, mais n’y remarqua rien. Il le serra avec la main et sentit qu’il était creux.

 

« Peut-être, dit-il, ce que je cherche est-il, en fin de compte, à l’intérieur de cet organe, et ne l’ai-je pas encore atteint ». Il ouvrit le coeur et il y aperçut deux cavités, l’une à droite, l’autre à gauche. Celle de droite était remplie de sang coagulé; celle de gauche était absolument vide. « Ce que je cherche, dit-il, ne peut manquer d’avoir pour logement l’un de ces deux compartiments. Dans celui de droite je ne vois rien d’autre que ce sang coagulé; et il est hors de doute qu’il ne s’est point coagulé avant que le corps tout entier ne fût arrivé à cet état où il se trouve »; il avait observé, en effet, que, dès qu’il s’écoule hors du corps, le sang se coagule et se fige. « Ce n’est là, poursuivit-il, qu’un sang pareil à tout autre; je le retrouve dans tous les organes indistinctement. Ce que je cherche n’est point de cette nature: ce doit-être la chose qui a pour siège propre cette région du corps dont je trouve que je ne puis me passer, fût-ce pendant la durée d’un clin d’oeil. Voilà ce dont je me suis mis en quête dès le début. Quant au sang que voici, combien de fois, blessé par des bêtes dans la lutte, j’en ai perdu une quantité sans en éprouver de dommage et sans être privé d’aucune de mes fonctions! Voilà donc un compartiment dans lequel je n’ai pas à chercher. Quant à celui de gauche, je le vois absolument vide. Mais je ne puis croire qu’il soit inutile. Car j’ai vu que chaque organe était destiné à une fonction, spéciale. Comment donc ce réceptacle, dont j’ai constaté la supériorité, serait-il inutile? Je ne puis m’empêcher de croire que l’objet de mes recherches s’y trouvait, mais qu’il l’a abandonné, le laissant vide; et c’est alors qu’est survenu dans organisme l’arrêt en question, qu’il a perdu la perception et le mouvement ». Ainsi, l’habitant de cet logement en avait déménagé avant qu’il eût subi aucune dégradation, et l’avait quitté lorsqu’il était encore intact; il était donc probable qu’il n’y reviendrait pas, maintenant qu’il était ainsi ravagé et béant.

 

Alors, le corps entier lui parut vil et sans valeur auprès de cette chose qui, selon sa conviction, y demeurait un temps et le quittait ensuite. Il concentra donc uniquement ses réflexions sur cette chose, se demandant ce que c’était, comment elle était, qu’est-ce qui l’avait attachée à ce corps, où elle s’en était allée, par quelle issue elle était passée quand elle était sortie du corps, quelle cause l’avait chassée, au cas où son départ avait eu lieu par contrainte, ou bien quelle cause lui avait rendu le corps assez odieux pour qu’elle s’en séparât, au cas où son départ avait été volontaire. Il se répandit en réflexions sur toutes ces questions, oubliant le corps et l’écartant de sa pensée. Il comprit que sa mère, que celle qui avait eu pour lui de l’attachement et qui l’avait allaité, était non pas ce corps inerte mais cette chose disparue. C’est d’elle qu’émanaient tous ces actes. Ce corps dans son ensemble n’était pour cette chose-là que comme un instrument, comparable aux bâtons que lui-même s’était faits pour combattre les bêtes. Alors, son affection se détourna du corps pour se porter sur le maître et moteur du corps, et il n’eut plus d’amour que pour lui seul.

 

Les principes de la causalité

Sur ces entrefaites, le corps commença à se corrompre et à exhaler des odeurs repoussantes. L’éloignement qu’il éprouvait pour lui s’en accrut, et il souhaita de ne plus le voir. Alors s’offrirent à ses regards deux corbeaux qui se battaient. L’un deux finit par étendre mort son adversaire. Sur quoi, celui qui restait vivant se mit à gratter le sol jusqu’à ce qu’il eût creusé un trou, y déposa l’oiseau mort, et le couvrit de terre. « Combien est louable, se dit l’enfant, l’action de ce corbeau enterrant le cadavre de son compagnon, bien qu’il ait mal agi en le tuant! Et moi je dois, à plus juste titre, m’acquitter de ce devoir envers ma mère ». Il creusa une fosse, y déposa le corps de sa mère, et le couvrit de terre.

 

Puis, il continua de méditer sur cette chose qui gouvernait le corps. Il ne se rendit point compte de sa nature. Mais examinant tous les individus d’entre les gazelles, il leur voyait la même forme extérieure et le même aspect qu’à sa mère, et il ne pouvait s’empêcher de penser que chacune d’elles devait être mue et dirigée par une chose semblable à celle qui avait mû et dirigé le corps de sa mère. Il fréquentait les gazelles, et il éprouvait pour elles une grande affection à cause de cette ressemblance.

 

Il demeura ainsi pendant un long espace de temps, examinant les diverses espèces d’animaux et de plantes, parcourant le rivage de l’île, et cherchant s’il rencontrerait un être semblable à lui, de même qu’il voyait à chaque individu, animal ou végétal, un grand nombre de congénères; mais il n’en trouvait aucun. D’autre part, il voyait que la mer entourait l’île de tous côtés, et croyait qu’il n’existait pas d’autre terre au monde.

 

Un jour, il arriva que le feu prit dans des broussailles de férule par voie de frottement. Quand il l’aperçut, ce fut pour lui un spectacle effrayant, un phénomène de nature inconnue. Il s’arrêta longtemps devant lui, saisi d’étonnement, mais il ne laissa pas d’en approcher peu à peu. Il constata la lumière éclatante du feu, son action irrésistible, par laquelle il se communiquait à tout objet auquel il s’attachait, et le convertissait à sa propre nature. L’admiration que le feu lui inspirait, jointe à la hardiesse et à la force de caractère dont Dieu l’avait doué, le portèrent à étendre la main vers lui pour en prendre. Mais dès qu’il y toucha il lui brûla la main, et il ne put s’en emparer. Il eut alors l’idée de prendre un tison que le feu n’avait pas gagné en entier, le saisi par le côté intact pendant que l’autre était incandescent, et réussit, de la sorte, à l’emporter vers le lieu qui lui servait d’abri: c’était un autre profond qui lui avait convenu comme demeure. Il ne cessa d’entretenir ce feu avec de l’herbe sèche et du bois sec. Il était assidu auprès de lui nuit et jour, tant i l’appréciait et l’admirait : mais c’est surtout la nuit qu’il se plaisait en sa compagnie, parce qu’il lui remplaçait la lumière et la chaleur du soleil.

 

Il éprouvait pour lui un grand amour, et le considérait comme supérieur à toutes les choses qui l’entouraient. Voyant toujours la flamme se dresser verticalement et tendre à monter, il acquit la conviction que le feu était du nombre des substances célestes qu’il apercevait. Il expérimentait l’action du feu sur toutes les choses en les y jetant, et il voyait en venir à bout, tantôt vite, tantôt lentement, suivant que le corps qu’il y jetait avait une disposition plus ou moins forte à brûler.

 

Or, parmi tous les objets qu’il jetait dans le feu pour en éprouver la puissance, il se trouva divers animaux marins que la mer avait déposés sur le rivage. Lorsqu’ils furent rôtis et que leur odeur se répandit, son appétit en fut excité. Il y goûta, trouva cela bon, et prit ainsi l’habitude de manger de la chair. Il étendit le procédé aux autres animaux, terrestres et marins, et il y devint habile. Son attachement s’en accrut pour le feu, auquel il devait de nouveaux aliments excellents.

 

Enfin, ce grand amour que lui inspiraient la merveille de ses effets et la grandeur de sa puissance l’induisit à penser que la chose disparue du coeur de la gazelle qui l’avait élevé était de même substance ou quelque chose du même genre. Il était confirmé dans cette pensée par cette constatation que les animaux ont de la chaleur pendant toute la vie et deviennent froids après leur mort, et cela toujours, sans exception; et aussi par la grande chaleur qu’il constatait en lui-même dans sa poitrine, à  l’endroit correspondant à celui où il avait pratiqué une ouverture dans le corps de la gazelle. Il lui vint donc à l’esprit que, peut-être, s’il prenait un animal vivant, s’il lui ouvrit le coeur, et s’il examinait la cavité qu’il avait trouvée en l’ouvrant chez la gazelle,  en cet animal vivant il la verrait occupée encore par la chose qui s’y trouve logée, et s’assurerait si elle est de même substance que le feu, si elle possède ou non de la lumière et de la chaleur. Il s’empara donc d’une bête, la garrotta, et lui ouvrit le corps comme il avait fait à la gazelle. Arrivé au coeur, il s’attaqua d’abord au côté gauche, l’ouvrit, et en vit cette cavité remplie d’un air vaporeux semblable à un brouillard blanc. Il y in